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La taverne du Conteur : Une ère d'évolution

Herazer

Ouvrier
Episode II.1



"S'il est incertain que la vérité que vous allez dire soit comprise, taisez-la" (Maurice Maeterlinck)


« Le Bonjour sur toi Lermin ». La voix de la Dame du Lac dans ma tête contenait la chaleur qui avait désertée celle de Morgane. Pourtant, cela me fit froid dans le dos : on n’était jamais vraiment seul ici. Associant les traits de Viviane à ceux de Morgane, ma mémoire me pris en otage : je revoyais le visage sur la lune, le doigt posé sur Nisika avant qu’il disparaisse, le baiser lâché par des lèvres couleur sang, les lettres dorées… Il allait me falloir des réponses mon cher frère. Oui, de vraie réponses cette fois.
Avalon n’avait pas changé. Une forêt, un lac et une île étaient les sempiternels gardiens d’un couple de prisonniers éternels. L’onde était plate, l’air suspendu, le chant des oiseaux cyclique, la nature trop précise, la lumière parfaitement homogène et sans chaleur. Je pris soudain conscience de ce qui manquait pour faire de ce lieu le paradis auquel j’avais cru naguère : la magie du chaos de la vie. Sans cela, Avalon n’était qu’une magnifique gravure sur une falaise de granit tournée vers le soleil. Même le temps n’y avait aucune emprise. Avalon serait toujours Avalon, l’insipide gravure. En fait, je compris que mon regard sur les choses était différent. Etre éveillé, c’est gouter sans cesse l’amer de la réalité ! Merlin avait-il ce gout amer sur la langue ? Pour l’éternité ? Lui qui prônait la Nature avant tout, était-il conscient qu’il n’était qu’une farce ? Un pantin vivant au sein d’un microcosme exsangue de toute loi naturelle ? Il avait tout enseigné à la Dame du Lac, et elle lui avait tout pris. Jusqu’à l’essence de ce qui faisait mon frère : le chaos de sa nature humaine. J’avoue que, peut-être, j’étais un tout petit peu mal parti pour une discussion courtoise et sans a priori.

Une barque, avançant seule et ne laissant aucune ride sur le lac, avait déposé Merlin près de moi. Je détaillais son regard : toujours aussi impénétrable. Tout comme son visage, en dehors d’un léger sourire sous la barbe. Ce sourire était-il triste ou bien timide ? Je fis apparaitre deux fauteuils en bois en face à face sur la rive. Je pensais les avoir conçus un peu moins tranchants aux angles. Sans un mot nous nous posâmes dans les sièges. Etais-je encore un frère ? Etais-je un duelliste venu demander réparation dans le sang ? La frontière entre les deux semblait si ténue sous le brouillard de la colère. Merlin était enfoncé dans son fauteuil, impassible, attendant que je prenne la parole. C’était une sorte de tradition entre nous : celui qui avait les questions donnait le ton. Mais les magiciens sont patients, même si la colère m’avait jeté dans un duel fratricide. Après quelques éternités à s’observer, Merlin allongea le sourire sous sa barbe et ouvrit la bouche. « Le premier sang versé est pour moi, mon frère » pensais-je. Avant qu’un seul son ne passe ses lèvres, je lui criais : « MORGANE » avec toute la colère dont j’étais pétri. Le cri raisonna autour de nous. Suivi de l’empreinte du silence avant la tempête. Il s’écoula une autre infinité de battements de cœur.
« - Morgane… lui répétais-je dans un souffle
- Pardon.
- Quoi ? QUOI ? Juste une excuse du bout des lèvres ? C’est tout ? Pas d’explications, pas de réactions ? Pas de regrets ? Rien ? JE SUIS TON FRERE !
- Pardon. »
C’est là que je vis Merlin pleurer pour la première fois. Un visage de marbre, plus imposant que celui du roi des dieux, plus solide que tous les rocs, plus intraitable que le temps, et dont les yeux laissaient perler de fragiles gouttes d’eau salée. Il devait gouter l’amer à chaque instant de sa vie finalement. J’étais anéanti par l’empathie qui me submergeait. Mais c’était trop facile : la tristesse teintée d’impuissance de Merlin n’arrivait pas aux chevilles de ma rage. Partir et l’oublier ? Rester et l’achever ? Je n’eus pas à choisir. Il passa sa manche sur les yeux, me fit un sourire triste et se délesta de son fardeau.

Merlin avait rencontré Morgane toute jeune fille. Elle avait à peine l’âge de raison. Elle se révélait être un inépuisable potentiel de magie et d’intelligence dans une énorme gangue de rébellion. Mais qui ne supportait pas d’être traitée tel un objet de décoration sans âme ; d’être juste le sexe faible éduqué dans le seul but de satisfaire plus tard, une montagne de muscle avinée qui se prendrai pour un dieu. Elle se revendiquait un être à part entière, avec une âme, un corps et un cœur. Toujours dans la confrontation. Merlin, invité pour un séjour en tant que conseiller, avait régalé la famille d’une parabole à base d’un chevalier courageux, de fées et de monstres ailés. Son discours visait les parents, mais surtout la petite fille. Elle n’avait du retenir que la magie de l’histoire, et non la morale prônant que la patience triomphait de tous les obstacles. Le lendemain, suite à une nouvelle altercation avec son père sur son droit à la parole, Morgane était en partance vers un couvent pour « parfaire son éducation ». Elle confia à Merlin, dans un message quelques mois plus tard, qu’elle avait compris que ses parents s’étaient juste débarrassés d’une enfant rebelle qu’on refilerai en mariage au premier bon parti venu. Mais dans la vie… Uther Pendragon, suivi de Merlin, vint à passer par là quelques années plus tard. Il passa son horrible marché avec Merlin : une nuit avec dame Ygerne, mère de Morgane, contre Arthur, l’enfant à venir de cette union et futur roi de Camelot. Morgane toujours isolée dans son couvent, Uther tua le père et épousa la mère. Par compassion pour la douleur de la fillette, et pour soutenir ses envies de liberté et de reconnaissance, Merlin pris Morgane sous son aile et sous son toit. Il lui enseigna une bonne partie des arts magiques. Quand on est rebelle dès l’enfance, l’adolescence s’avère toujours un peu plus compliquée que prévue : Morgane faisait sans cesse des avances amoureuses toujours plus osées à Merlin. Par respect pour son grand amour de Viviane, le maître mit fin aux leçons et chassa l’adolescente de sa vie. Morgane s’était transmutée en un destin brisé moulé dans la revanche. Je n’eu aucune peine à comprendre la fillette.
« - Elle voulut alors se venger de moi, sanglota mon frère. Elle avait un plan. Sachant qu’elle ne pouvait m’atteindre directement, elle s’en prit à Arthur.
- Mais t’étais où, toi, tout puissant sorcier, à ce moment-là ?
- Sur une île dont je ne peux toujours pas m’échapper.
- Comment Morgane a-t-elle fait ?
- Elle a semé le doute dans l’esprit du roi de Camelot : elle révéla à Arthur de manière indirecte la trahison de Lancelot et de Guenièvre. Coincé plusieurs mois dans la chambre d’un château des amants de Morgane, cet exalté de Lancelot avait peint sur les murs sa liaison avec la femme d’Arthur. Cet imbécile racontait tout, absolument tout. Plus tard, Morgane, s’arrangea pour qu’Arthur passe une nuit dans cette chambre. Il en ressortit brisé. Il n’eut plus jamais confiance en personne.
- Mais comment tu l’as su ?
- Morgane me l’a raconté.
- Quoi ? »
Non contente d’avoir brisé l’esprit de son demi-frère, par ruse, Morgane en eut aussi un fils. Au cours d’une cérémonie païenne, elle usa du stratagème dont Merlin avait usé avec Uther. Ainsi naquit Mordred, le fils maudit. C’est Mordred qui subtilisa le fourreau d’Excalibur et le remplaça par un faux. Arthur pouvait à nouveau être blessé sur le champ de bataille. Mais il en réchappa. La provocation en duel pour la régence de Camelot suivit inexorablement. Tous sourires, derrière la plus haute meurtrière de Camelot, Morgane encourageait son fils. Le roi de Camelot fut mortellement blessé. Ainsi que son adversaire. Et alors qu’il allait mourir, Mordred se pencha à l’oreille d’Arthur et lui susurra : « Je ne vous ai jamais aimé, père ». Folle de chagrin et de rage, la mère du vaincu utilisa l’excuse des remords : elle vint chercher Arthur, et le maintins suffisamment en vie pour l’amener à Avalon. Arthur ne cessa de respirer qu’à la fin de mes adieux. Elle me raconta alors toute l’histoire. Puis repue de mon malheur, Morgane disparut sur le champ, un sourire et un baiser aux lèvres. »

Je me levais, me penchais sur lui, les deux mains appuyées sur les bras de son fauteuil.
« - Et c’est là que tu m’as demandé de prendre ta place, de récupérer Excalibur, son fourreau et de venir tout rendre à la Dame du Lac. Un service tout ce qu’il y a de plus banal en quelque sorte. Sans même me toucher deux mots à propos de Morgane. Ou de me glisser un avertissement. A moi, ton larbin de frangin.
- Avais-je un autre choix ?
- Oui : celui de tout me dire. Tu veux savoir ? Tu n’es qu’une ordure qui trahit tous ceux qui t’aime ! Tu as abandonné Arthur par orgueil, pensant avoir fini de tailler ton joyau, et il en est mort. Tu as chassé Morgane au pire moment de sa vie. Celui où elle comptait sur toi, son tuteur, pour se construire comme femme libre et indépendante : ce moment où il t’aurait suffit d’un peu de lucidité, d’autorité et de compassion pour que rien de tout ça ne se passe. Mais une fois de plus ton orgueil fut le plus fort. Tu m’as menti par omission, à moi, ton frère, ton sang. Tu m’as caché Morgane, et son histoire. Tu m’as fait nettoyer ta fosse d’aisance pleine à rabord. Et j’en porte encore l’odeur sans le savoir ! Parce qu’une fois de plus, par orgueil, tu pensais que l’incident était clos. Que la blessure de ton ancienne pupille s’était refermée. Tous ! Tous ceux qui t’aiment ou t’ont aimé, Merlin ! Tous ont souffert de ton orgueil sans borne… (Je laissais un blanc. Puis de tout le venin dont j’étais capable : ) Et Dame Viviane ? Quelle trahison as-tu réservée à celle qui t’aime par-dessus tout ? »
La réponse se fit attendre. Ses yeux étaient pleins de larmes. Je pouvais sentir le feu lui tordre les boyaux. Je voulais le voir bruler comme un fétu de paille. D’un coup, il se dressa face à moi. Un sursaut qui me fit reculer d’un demi-pas. Il me hurla au visage :
« PAR AMOUR POUR ELLE, J’AI EU « L’ORGUEIL » DE TOUT LUI APPRENDRE ! (sa voix se brisa) Et par amour pour moi, elle s’est emprisonnée ici pour l’éternité. Avec moi qui ne le mérite pas… »
J’avais face à moi un roc devenu poussière par le passage subit du temps. Un dieu transformé en homme et qui prenais conscience de la perte de ses pouvoirs. Malgré tout, je n’arrivais toujours pas à avoir pitié :
« - Comme donneur de leçon, tu te poses là mon frère. Le plus puissant des magiciens se voit comme une pauvre erre abusé par une ado rebelle, prisonnier d’une femme candide aveuglée par l’amour, et il ment à son propre frère par omission. Sous couvert du « c’est pas ma faute », du « destin » et du « ce qui ne se voit pas n’existe plus » ! T’as vraiment fait fort mon pauvre Merlin ! Le ciel n’a pas assez de place pour contenir ton orgueil !
- Parce que tu crois avoir fait mieux ? Tu veux qu’on reparle de Mallagome ?
- Qu’est-ce que je n’ai pas réussis avec lui, hein ? Je ne lui ai jamais mentis, moi ! Il a découvert le bronze, fabriqué de la monnaie, transmis son savoir. Il est devenu Vénérable, il a fait rayonner sa culture, remis dans le droit chemin des ados plus rebelle que Morgane… Même dégagé de ma tutelle, il a toujours appliqué les principes de sa vertu sans jamais faillir. Et il est mort, par TA faute… C’est la lame de l’omission de mon frère qui lui a tranché la gorge. Tu peux me dire ce que j’ai manqué ?
- Juste de le protéger, pauvre imbécile ! Toi aussi tu as eu trop confiance ! Toi aussi ton orgueil t’a aveuglé. »
Le frapper ? Il n’aurait pas eu assez mal. Le tuer ? Ca n’était pas assez long comme torture. Je voulais le faire souffrir, beaucoup et surtout longtemps. J’avais trouvé mieux :
« - Mais mon pauvre « maître Merlin », tu vis sur île mièvre posée sur un lac dénuée de vie. Tu es le personnage raté d’une gravure sans saveur. Tu es le pauvre faire valoir d’une blonde naïve, insipide et sans… » La foudre me frappa au menton. Je restais sonné, assis sur le sable. Dame Viviane prit place dans mon champ de vision au-dessus de moi. De son regard, elle me jeta la moitié de sa colère dans les yeux ! L’autre moitié fut pour son homme, lui aussi assis au sol. Mains sur les hanches, le visage dur qui contrastait la légèreté de sa belle robe blanche immaculée, elle hocha la tête dans un signe de désespoir. Plantée entre nous deux, elle ferma les yeux, puis posa son index et son pouce sur l’arrête de son nez :
« Quand vous aurez fini de vous comporter comme deux vulgaires crétins, qui comparent leurs déjections pour savoir lequel a fait la plus grosse, peut-être pourra-t-on avancer et s’éloigner de l’odeur ambiante ? »
La Dame du lac avait de la classe. Et de la poigne.
 
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Herazer

Ouvrier
Episode II.2

« Les mathématiciens étudient le soleil et la lune et oublient ce qu'ils ont sous les pieds. » (Diogène le cynique)

A défaut de nous avoir brisés les mâchoires, la Dame du Lac avait brisé les non-dits. Avalon avait retrouvé sa magie au milieu de la sérénité, elle respirait à nouveau. A part un énorme hématome au menton, Merlin était redevenu ce frère que j’avais toujours connu. Mais le piédestal sous mon idole avait disparu. Nous avions discuté le reste de la journée et une bonne partie de la nuit de ce qu’il convenait de faire face à Morgane. Sans trouver aucune solution. Perdu dans des pensées encore plus que dans mon lit, je ne trouvais pas le sommeil. Je me levais d’un pas lourd et ouvris la fenêtre, des fois que l’inspiration vienne à passer par là. Le ciel dégagé laissait transparaitre la nouvelle lune, trou noir dans la toile sombre étoilée. « Il te donnera les règles du jeu. Qu’il a lui-même créé ». Les paroles de Morgane tournaient en boucle dans ma tête. Malgré l’altercation avec Merlin, l’assommoir du poing de dame Viviane, et les innombrables conjectures débattues, je n’avais toujours pas entrevu de « jeu » et encore moins « de règles ». Je repensais à la petite fille qui ne voulait que la justice pour sa condition, et qui, par trop de fêlures, étaient devenu tout ce qu’elle détestait le plus : le reflet féminin d’Uther Pendragon. C’était un cœur de pierre armé d’une main de fer, manipulant les pions sans vergogne juste pour ses intérêts. Elle allait jusqu’à se faire passer pour une déesse pour satisfaire sa mégalomanie. Que pouvais-je faire ? La vertu de Mallogome me souffla de la remettre sur la voie d’un coup de pied bien placé. Trop tard, il lui fallait beaucoup plus que cela. La sagesse de Viviane vint argumenter de la neutraliser à jamais. Et prendre le risque de la voir s’échapper encore plus en colère ? Trop risqué. L’orgueil de Merlin me proposait tout bonnement de la détruire. C’était une vie mon cher frère, dans un joli corps qui plus est. Remplie d’amertume et de malice, certes, mais une vie tout de même. Je ne pouvais pas faire ça. L’esprit de Lermin, quant à lui, resta bien sagement en veille. L’inspiration devait avoir d’autres personnes à visiter cette nuit là.

C’est à cet instant que je la vis. Telle la nouvelle lune au firmament, elle était une silhouette d’ombre se détachant dans la nuit. Le rocher sur la rive lui servait de piédestal. Elle souriait et tenait au-dessus de sa tête une sorte de coupe aux reflets cuivrés. Et c’est moi qui avais le gout de la tragédie antique ? Voulait-elle me narguer, discuter ou bien autre chose ? A la lueur de son passé, je n’étais plus sûr de rien. Elle pencha la tête sur le côté, baissa les bras mettant la coupe à la naissance de ses hanches et attendit. Je ne bougerai pas, si elle voulait me voir, elle devrait le faire le reste du chemin. Elle fit oui de la tête, et dans un vol parabolique elle vint se poser sur le dessus du lac. Imitant la démarche de la lionne rentrant à sa tanière, elle s’avança sur l’eau. Elle fendait la nuit. Un vent inexistant tirait en arrière sa longue chevelure en de fins filaments ayant une vie propre. Le bronze dans ses mains irradiait une douce lumière rousse, faisant naitre des reflets dans l’onde à ses pieds. Elle vint jusque sous ma fenêtre et tendis son sourire vers moi. Elle posa la coupe à ses pieds, m’envoya un baiser du bout de ses doigts éthérés et s’évapora dans la nuit en une myriade de lucioles sombres, dont les trainées noires masquaient encore quelques étoiles. Etait-ce la Morgane meurtrie qui me laissait un cadeau ou bien la Grande Ame mégalomane qui me portait un avertissement ? Les deux : la coupe sous la fenêtre était celle que j’avais laissée au pied de l’autel en mémoire de mon fils. « Merci, Morgane » ne pus-je m’empêcher de murmurer.

« Bon puisqu’en tant que puissants sorciers détenteurs et gardiens des Arts Magiques, nous ne sommes pas foutus de trouver une solution à l’énigme du « jeu », je vais procéder autrement. Allons voir si les humains ne seraient pas plus sages que les vieux fous que nous sommes. Ils sont déjà plus nombreux que nous, statistiquement, ça devrait être un bon point de départ ». J’essayais de m’en convaincre sur le chemin me ramenant à la sortie de Brocéliande. Merlin et la Dame du Lac m’avaient approuvé un peu trop vigoureusement dans ce projet, et poussé vers la porte avec un tonne d’empressement . Des comptes à régler ? Voyager représente un certain avantage : on fait des rencontres, on s’imprègne des paysages, on renouvelle son énergie et on réfléchit. Mais j’avais le cerveau usé et surtout pas le temps de m’attarder. Je me transportais donc d’un coup en pleine forêt, à quelques kilomètres de mon refuge. Rattrapant la voie menant vers Phôs, je croisais un peu plus loin une femme courbée par le poids de l’âge et un énorme fagot de bois. La pauvre se faisait doubler par les insectes sur le chemin. Son visage rond était percé de deux étincelles bleues juste au-dessus du nez. Les cheveux blancs contrastaient le fagot sombre qui lui tirai des « han » de douleur et de fatigue. Chargeant son fardeau sur mes épaules en plus du mien, elle me remercia d’un ton d’où perçait une éducation certaine.
« - Tu es bien aimable jeune homme d’aider tes contemporains. Je ne suis pas d’ici, et je peux te dire qu’à Athènes les jeunes préfèrent utiliser leur tête que leurs muscles. L’aide y est plus que rare. (J’eus un sourire en entendant le « jeune homme » alors que j’approchais déjà du millénaire)
- Ce n’est rien. Juste une question de respect pour ses ainés.
- Vu ta tenue sale, tes sandales usées, et ton bâton je suppose que tu es disciple de l’école des cyniques ?
- Traiter quelqu’un de clochard est une pratique courante à Athènes quand on vous apporte de l’aide ? L’école des … cyniques ?
- Bah oui. Diogène, me répondit-elle en haussant les épaules.
- Diogène ?
- Non mais tu sors d’où toi ? (D’Avalon, vielle folle ! faillis-je répondre). Diogène, Socrate, Platon, l’Académie...Ca ne te dit rien ?
- Excuse-moi, veille femme, mais je ne comprends rien !
- Je ne suis pas VIEIL-LE, je suis FA-TI-GUEE ! »
Elle m’arracha le fagot du dos, se drapa dans une dignité royale, avant de partir au pas qu’elle voulait de charge en direction de la porte de la ville. Puis elle se retourna un plus loin et me lança en colère un doigt pointé sur moi :
« Et pas la peine de venir frapper à ma porte pour quémander ta soupe vieux débris ! » Toutes les femmes n’avaient pas hérité de la classe de Dame Viviane. Mais je savais où je devais me rendre, une fois déposé la coupe de bronze dans mon antre.

Quand vous arriviez aux abords d’Athènes, trois choses vous frappaient : la chaleur, l’étendue de la marée des toits, et un groupe de bâtiments érigés sur un mont au centre de la ville : l’Acropole. Pavés rectangulaires bordés de colonnes soutenant un toit au fronton triangulaire, les temples formaient un ensemble majestueux et écrasant. Une immense déesse statufiée tenait un pilum debout contre elle. Elle dépassait la plus haute des constructions de sa tête couronnée. Une robe et un plastron en métal couvrait ses formes athlétiques. Ses yeux montaient la garde sur l’ensemble des habitations se répandant sous son regard, tout en défiant l’horizon. J’appris plus tard qu’il s’agissait d’Athéna, Déesse de la sagesse. Sagesse ? Un pilum à la main ? «Sagesse et stratégie militaire. » me répondit-on. Haaaa, ça expliquait tout ! Repensant à la statue de Trivia , je me dis que, ma foi, Morgane avait été plutôt raisonnable dans son délire. Au cours de mon voyage vers la capitale grecque j’en avais pas mal entendu parlée : Athènes, siège d’une démocratie, capitale rayonnante d’une culture moderne et sans précédent, épicentre de cerveaux actifs et talentueux ; Platon y avait même fondé une école de pensée : l’Académie. Avaient juste été oubliés de mentionner les architectes particulièrement vicieux qui avaient eu le délire de faire bâtir l’Acropole au sommet d’une montagne. S’élever physiquement n’avais jamais rapproché des dieux qu’on prie. Quand l’humanité retiendrait-elle la leçon ? Je secouai la tête en repoussant l’image de pyramides tutoyant le ciel, et m’engouffrai dans le dédale de rues devant moi. Comme pour les souvenirs, l’esprit avait tendance à embellir la réalité : on m’avait parlé d’une ville magnifique, lumineuse et immaculée dont les habitants étaient égaux et plus civils que leurs habits n’étaient propres. Mais la dure réalité levait toujours son voile sombre avant d’atteindre le fantasme peint par ceux qui se souviennent ou qui racontent. Comme dans toutes les villes du monde, l’image du cœur pur de la cité était cernée par ceux qui n’étaient pas digne d’êtres accueillis en son sein : les faubourgs. On y trouvait des maisons aussi précaires que la santé de certains mendiants. D'autres habitations simples mais conçues pour y vivre. Des étals multicolores et des camelots qui parfois exposaient de futiles décorations aux gouts bigarrés mais toujours douteux. Des magasins et des tavernes aux ambiances volatiles aux grés des discussions, des rires ou des cris. Des femmes, des hommes et des enfants vaquant à des tâches imprécises, le visage épuisé, fermé ou bien tous sourires. Des habits justes, utiles, mais usés et tachés par une histoire. La vraie vie en somme.
A contrario, mettre les pieds dans Athènes, c’était être étouffé par l’espace des constructions harmonieuses. On s’y sentait petit, insignifiant et d’une laideur complète tant tout était grand et beau. Pas un pavé ne dépassait des rues rectilignes, tout était propre, aérien et rigoureusement calculé. Même le cuir usé des armures de garde brillait au soleil. Les athéniens glissaient silencieusement sur le sol, les conversations étaient assourdies par un silence de recueillement permanent. Pas une seule pensée furtive ne s’échappait des regards neutres. Les toges étaient immaculées, les coiffures étudiées, les démarches raides et les visages fermés. Quel que soit le lieu où vous vous trouviez, la déesse géante au pilum vous scrutait, ou se rappelait dans votre champ de vision. Hades avait Cerbère pour garder les enfers, Athènes, elle, avait Athéna. Si les âmes moribondes prenaient des vacances, ça ne pouvait être qu’ici, dans ce petit monde comateux empli d’un silence religieux.

« Hé toi la bas ! »
Un cri ? Je me retournai vivement, pour apercevoir un vieillard vêtu de lambeaux, tenant une lanterne à la main, et qui claudiquait vers moi. Instinctivement je posais un index sur ma poitrine.
« - Oui toi. Le vieux au bâton. Etranger à ce que je vois ?
- Parce que tu te fonds dans la masse peut-être ? »
Je pointais du doigt un groupe d’hommes et de femmes qui paradaient dans des toges immaculées. Ils laissaient sur leur passage une légère odeur de brise marine. Passant près du mendiant ils le saluèrent respectueusement sous mon regard médusé. « Tes yeux de hibou » me souffla une voix lointaine. Le mendiant leur grimaça un sourire, révélant quelques trous dans sa dentition, sans même répondre à leur salut. Puis il se tourna vers moi. Le parfum d’embruns fut remplacé par une odeur plus agressive et plus repoussante. Tentant de respirer le moins possible je lui répondais :
« - Au temps pour moi, tu es un Athénien à part entière. Je cherche un certain Platon.
- (L’homme explosa d’un rire tonitruant). A ton âge ?
- Y’a un âge limite pour la connaissance ?
- Non, le vieux. Mais Platon est un philosophe très occupé. Voir même inaccessible. Reclus dans une forteresse faite de pensées toute plus crasses les unes que les autres : l’Académie. Il se prend pour un homme supérieur, l’équivalent d’un dieu qui plante la sagesse dans l’esprit des Hommes.
- Carrément ! Et on la trouve où cette « académie » ?
- Suis les relents de sophisme et d’égocentricité dans l’air, et tu te cognera le nez contre la porte. Sinon… je peux aussi t’enseigner la vraie sagesse.
- Ha tiens ? Et qui es-tu pour prétendre la détenir.
- Je suis Diogène. Diogène le cynique, dit-il en bombant la poitrine »
Je revis l’espace d’un court instant la vieille « usée » avec son fagot de bois qui m’avait demandé si j’étais de l’école des cyniques. Je n’avais vraiment rien en commun avec ce fou qui se baladait au trois quart nu, une lanterne au bout du bras. Une lanterne allumée en plein jour d’ailleurs !
« - Je vais réfléchir à ton offre. En attendant je cherche toujours l’académie.
- Et moi je cherche un homme ! dit-il en me collant sa lanterne sous le nez. »
Je lui pris le poignet, ouvrit la porte de la lanterne de l’autre main, soufflait la flamme à l’intérieur et le lâchais. Il me regardait interdit. Avant qu’une protestation ne naisse dans sa gorge, je plantai mon regard dans le sien, appuyé sur son front. D'une voix cynique je lâchais :
« La lanterne aveugle toujours celui qui la porte. Commence par retrouver tes esprits, et peut être y trouvera tu enfin un homme ! »
« Et va prendre un bain. Par pitié. » Mais ça je ne l’ajoutais pas.
 

Herazer

Ouvrier
Episode II.3



« Nous pouvons facilement pardonner un enfant qui a peur de l’obscurité, la vraie tragédie de la vie est quand les hommes ont peur de la lumière. » (Platon)



La lumière déclinait vite en cette saison. Et il était évident que la tâche de trouver Platon, le plus grand penseur de ce siècle paraissait-il, devait être remise au lendemain. Je finis donc par trouver une auberge accueillante au détour d’une rue. Le tenancier était à l’image de sa cuisine : gras et généreux. Les deux filles de salles étaient à l’image de mon lit : accueillantes et ouvertes à toute proposition. Depuis longtemps, je n’avais pas passé une soirée aussi délicieusement banale. Je me laissais porter par l’ambiance de la salle commune et le charme des serveuses dansant entre les tables. Elles savaient y faire pour recevoir des pourboires. Et pas toujours en monnaie, mais aussi en caresses fugaces et en baisers volés. Un aède à la voix hypnotique et mélodieuse vint chanter le mythe de Sisyphe. Ce dernier avait péché par orgueil en défiant les dieux, et avait été condamné à l’éternité face à une montagne avec un rocher, un bâton et une tâche futile. Dans un demi sommeil, je me demandais si l’auteur de l’histoire connaissait Merlin et avait déjà vu Avalon. Quelques pièces quittèrent ma main pour les pieds du poète avant que je ne rejoigne ma chambre. Une vraie nuit de sommeil, enfin.

Le soleil était déjà haut dans le ciel lorsque je suivis l’odeur de viande grillée me conduisant à la salle commune. Je m’attablais tranquillement, lorsque l’aubergiste s’avança vers moi :
« - Maître, je suis honoré que vous ayez choisis mon humble établissement pour y séjourner.
- (Yeux de hibou !) Mais.. euh.. de rien. Vous avez quoi ce mat…
- Tout ce que vous désirez maître.
- D’accord. Mais ma bourse à ses limites et je ne …
- Ne vous inquiétez pas pour ça. Si vous me permettez de dire que vous avez un jour séjourné ici, je vous offre le gîte et le couvert le temps que vous me ferez l’honneur de votre visite.
- …
- Et comment doit-on vous appeler ? »
Ca devenait surréaliste. Je m’étais endormi tranquillement incognito, je me réveillais grand seigneur avec tous les honneurs. Je me pinçai le bras et grognai de douleur. C’est à ce moment que je sentis la totalité des regards posés sur moi. Le silence était total. N’ayant pas pour habitude d’être le centre du monde, je me frottais les yeux avec les paumes ouvertes. Puis voyant que certains souffles étaient suspendu au moindre de mes gestes, je répondis au tavernier d’une voix que je voulais maitrisée :
« - Quel jour sommes-nous ?
- (il fronça les sourcils ne voyant pas le rapport avec sa question.) Jeudi.
- Alors, pour la réputation de votre établissement, (et la gratuité de mon séjour,) je serai Maitre Jeudi. Mais sans le u. Maitre Jedi, c’est cela. »
L’homme gras tenta une courbette de remerciement qui eut juste pour effet de reculer ma table de quelques centimètres. Je sentis que mon manque de créativité le matin au réveil ne l’avait pas transcendé, mais il s’effaça de bonne grâce. On ne pouvait pas être bon à tous les coups. En attendant, je ne comprenais toujours pas ce qui me valait cet honneur. J’aurai bien le temps de trouver des réponses une fois le ventre plein.

La salle commune repris sa vie propre de brouhaha et de vaisselle manipulée au gré du ballet des serveuses. Sans que je le demande, une copieuse assiette débordante d’œufs, de charcuterie et de salades variées, ainsi qu’un énorme pichet aux relents épicés furent posés devant moi. Je me retournais, levais les yeux vers l’homme derrière le bar et le remerciais d’un hochement de tête. Sans cesser sa conversation avec le rideau qui masquait l’entrée des cuisines, il me fit un sourire contrit, et me répondis d’un signe de la main. Il n’avait plus l’air tout à fait sûr que sa proposition lui rapporterait en notoriété. Je masquais un sourire et fit face à l’assiette qui m’attendais. En arrière-plan de mon repas, un jeune homme aux traits fins et au sourire niais était apparu. Ses yeux brillaient d’une passion presque amoureuse. Je sursautais.
« - Maître Jedi ? s’enquit-il
- Qui ? Ah oui, c’est moi. Que puis-je pour toi jeune homme ?
- Je suis Aristote. ( Comme si explication suffisait, il laissa passer quelques secondes) Aristote de l’Académie. Disciple de Platon.
- Enchanté jeune homme. Avant que tu me dises pourquoi tu es là, si tu le permets je voudrais… (montrant mon assiette d’un index tendu)
- On raconte partout que, hier, vous avez donné une grande leçon de philosophie à Diogène. (J’avalais de travers et bu une grande gorgée de vin pour faire passer la toux) Diogène a quitté la ville. En marmonnant tout le long du chemin qu’une pauvre erre lui avait enseigné l’humilité en une phrase.
- Je ne donne pas de cours avant mon pet… (Toujours en me montrant son assiette)
- Non, je ne suis pas là pour ça. Platon, mon maître, m’envoie pour vous inviter à un dialogue philosophique avec lui à l’Académie. Il dit qu’un échange avec un philosophe de votre niveau pourrait nous enseigner la sagesse.
- Dans ce cas, ça sera avec plaisir. Après avoir fini mon… (L’index toujours tendu vers mon assiette)
- Quand il vous plaira, maître Jedi. Je vous là attends pour vous guider jusqu’à l’Académie. »
Le jeune Aristote restait en face de moi alors que je me bâfrai. Du coin de l’œil je le voyais se tordre les mains nerveusement. J’aimais manger au calme et ce petit à la grosse tête allait indubitablement me couper l’appétit. Entre deux bouchées je marmonnais :
« - Pose la moi ta ques…
- Maître Jedi, pourquoi ne pas vous être annoncé à votre arrivée ici ?
- Platon ou toi avez déjà entendu parler de moi avant hier ?
- Euh…Non.
- Bah voilà. A quoi aurait-il servis de me faire précéder de lyres et flutes ? »
Aristote resta sans voix. Une serveuse qui avait suivi la conversation se mit à battre des mains vigoureusement. Reprise par l’ensemble de la taverne. Certains se mirent debout, d’autre vinrent à côté de la table et se postèrent dans une génuflexion. Et moi, je voulais juste manger en paix. Avec ou sans groupies.

L’Académie était à l’échelle au centième de l’égo de Platon. Les espaces démesurés rivalisaient avec la surcharge de colonnes, de statues et de décorations pompeuses. On m’avait fait traverser l’interminable bâtiment quasi vide pour atteindre un jardin surchargé en variété de plantes tapageuses. Au centre, un demi-cercle d’étudiants en toges blanches buvait les paroles d’un dialogue entre deux protagonistes assis sur de riches coussins. L’un avait l’apparence d’un vénérable à longue barbe ayant roulé sa bosse et dont le regard suintait la supériorité ; l’autre n’était que sa réplique en plus jeune. J’observai l’assistance des auditeurs et y repérai deux femmes. Deux c’était peu sur l’ensemble du groupe. Mais dans la vie, atteindre l’équilibre ce n’est qu’atteindre l’état parfait du déséquilibre. Peut-être fallait il que je demande au maître des lieux son avis. Profitant d’une pause dans la discussion, Aristote me présenta à l’assemblée :
« Maître Platon, condisciples, voici maître Jedi. Celui qui souffla hier la lanterne de Diogène le cynique ».
Il s’assit m’invitant à faire de même. Et attraper des hémorroïdes ? Non merci. Je restais debout appuyé sur mon bâton, un sourire amusé aux lèvres. J’avais pris le dialogue en cours et le plus âgé, Platon avais-je compris, concluais enfin l’interminable discussion :
« - Ainsi lorsque l’Homme sors de la caverne, il comprend qu’il ne voyait que les reflets de la réalité sur le fond de la paroi. Et, une fois à l’extérieur, la lumière de cette vérité va lui brûler les yeux avant qu’il ne s’y habitue, et apprenne à vivre dans le vrai monde qui s’ouvre à lui. Comprends-tu, disciple ?
- Tout à fait maître c’est très clair. Merci de nous enseigner votre sagesse.
- ( Se tournant vers moi ) Et qu’en pense maître Jedi qui donna hier une leçon à Diogène, mon ancien élève ? »
Le jeune disciple qui avait échangé avec le philosophe quitta la scène pour rejoindre le demi-cercle. Sans un mot, je m’approchais de Platon. Je lui tirai une révérence pour le saluer, observant la supériorité couler de son regard. Passant mon bâton dans la main gauche, je lui fis un grand sourire et… lui décochais une des plus grande gifle de l’histoire connue jusqu’ici. Il se redressa d’un bond, puis fis signe de s’arrêter aux élèves qui voulaient déjà me saisir. L’aurais-je blessé dans son orgueil de sage ? Voulait-il sauver la face et démontrer sa supériorité intellectuelle ? Sa réponse tardait à venir. En signe d’impatience je penchais légèrement la tête sur le côté. J’étais certain qu’une diseuse de bonne aventure aurait pu lire les lignes de ma main… sur sa joue. Je pouvais l’entendre chercher les mots d’une sentence sans réplique. Les coins de mes lèvres se retroussèrent malgré moi. Il inspira profondément et tendit un index accusateur sur ma poitrine. On y était : la tragédie grecque qui trouve son dénouement dans un funeste destin ! Je lisais dans ses yeux la plus terrible des colères divines. Il m’asséna lentement d’une voix caverneuse :
« - On peut convaincre par la force de la vérité, on ne doit pas imposer la vérité par la force.
- ( Je soupirai, hochai la tête et lui dit comme à un étudiant : )Je n’avais pas l’intention de vous imposer la vérité par la force, maître Platon. Une simple démonstration vaut mieux qu’un long discours, m’a dit un sage de mes amis. Je vous ai montré, en un geste simple, la douleur causée par la « lumière de la vérité du monde réel » lorsque vous sortirez de votre caverne nommée Académie. Affronter le monde réel demande de la force de caractère, comme vous venez de l’enseigner à vos élèves. Que la force soit avec vous. »
Je m'inclinais dans une révérence des plus obséquieuse, me retournais et prenais le chemin de la sortie. Sentant sur ma nuque le regard noir du maître à la joue rouge. J’avais peut-être un don pour me faire des ennemis, mais au nombre de sourires qui flottaient sur de nombreuses lèvres, je m’étais fait beaucoup plus d’amis. Jetant un regard sur les participantes féminines, je vis l’une d’elle me faire un léger signe de tête. Ses yeux auraient pu être ceux de Morgane, Morgane qui me disait merci.

Je rentrais à l’auberge, étreint par profond sentiment d’insatisfaction. Si des types comme Platon, pourtant si brillants, se retranchaient dans un monde imaginaire fait de pensées inutiles, je ne trouverais pas ma réponse à Athènes. Je me trompais. Une fois de plus.
Ayant pris la décision de quitter la cité le lendemain à l’aube, je passais ma soirée à ruminer attablé devant une assiette garnie pour combler un barbare affamé. J’avais entendus sur mon passage quelques réflexions à voix basses approuvant ma leçon au plus grand philosophe du monde connu. Bizarrement, elles venaient toujours des gens simples : serveurs, marchands, forgerons, citoyens aux tenues ordinaires, etc. Il existait au final deux catégories bien distinctes à Athènes : les penseurs, enfermés dans leur imaginaire, qui réfléchissaient à un monde meilleur pour tous les Hommes, et ceux qui se débattaient dans le vrai monde. Ceux qui s’y étaient adaptés, et qui contribuaient à le rendre meilleur par un sourire ou par solidarité altruiste. Réducteur et manichéen comme mode de pensée ? Peut-être, car je négligeais les manipulateurs qui s’accrochaient aux imperfections pour en tirer profit, les indécis qui freinaient les choses de leur immobilisme, et toutes les autres nuances de la nature humaine. Rien n’était vraiment simple et ça n’allait pas m’aider dans ma quête pour ramener Morgane à la considération de son prochain. Décidément la philosophie me faisait déprimer. Reprenant pied dans le monde vivant de la taverne, je pris conscience que l’aède du soir était un peu particulier. Jeune, avenant, aux cheveux blonds bouclés et à la voix douce, il chantait de courtes histoires accompagné de sa lyre aux sonorités cristallines. Ecouter ses histoires me faisait comme un baume sur le cœur. A chaque fin, il y avait une courte morale, pragmatique et pleine de bon sens, inspirée de la vraie vie. Une histoire me marqua profondément :
Les grenouilles, fâchées de l’anarchie où elles vivaient, envoyèrent des députés à Zeus, pour le prier de leur donner un roi. Zeus, voyant leur simplicité, lança un morceau de bois dans le marais. Tout d’abord les grenouilles effrayées par le bruit se plongèrent dans les profondeurs du marais ; puis, comme le bois ne bougeait pas, elles remontèrent et en vinrent à un tel mépris pour le roi qu’elles sautaient sur son dos et s’y accroupissaient. Mortifiées d’avoir un tel roi, elles se tendirent une seconde fois près de Zeus, et lui demandèrent de leur changer le monarque ; car le premier était trop nonchalant. Zeus impatienté leur envoya une hydre qui les prit et les dévora. Cette fable montrait qu’il valait mieux être commandé par des hommes nonchalants, mais sans méchanceté que par des brouillons et des méchants. Je tenais ma solution concernant Morgane : forcer ses ouailles à la remplacer. La chute de son ego devrait lui être salutaire.

Profitant d’une courte pause du poète, je m’approchais de lui :
« - Excuse-moi jeune homme, est ce toi qui as écrits ces fables ?
- Elles te plaisent, vieil homme ? (M’entendre nommé ainsi après ces deux jours me fit un bien fou)
- Oui, et je les trouve justes et censées. Pas comme…
- Celles des certains philosophes aux chevilles plus enflées que leur pieds ?
- (J’éclatais de rire) Exactement.
- Je sais qui tu es maitre Jedi. J’ai entendu parler de tes exploits et je suis venu à ta rencontre.
- Ha non ! Ca va pas recommencer. »
A mon éclat de voix, toutes les têtes se tournèrent vers nous. Il embrassa chacun des regards d’un sourire bienveillant. Puis attendis que le brouhaha reprenne.
« -Je suis seul maître de moi-même. Je ne suis pas venu pour recevoir des leçons, ni même pour en donner. Je suis venu simplement voir qui était celui qui apporte la lumière à coup gifles. Et accessoirement gagner mon pain.
- Ces histoires sont-elles de toi ?
- Non. Je n’ai ni le temps, ni l’imagination nécessaire. A la place, j’ai une famille. Les fables me viennent de mon grand-père, qui les tient de son père, qui les tient d’un vieil homme nommé Esope.
- (Lui lâchant plus de pièces dans la main qu’elle ne pouvait en contenir) Continue petit. Athéna, protectrice de cette ville et déesse de la sagesse a les yeux braqués sur toi. Et si tu en as le cœur et l’envie, va de ma part apporter la lumière aux philosophes perchés sur le toit de cette cité. Va conter tes fables à Aristote. Tu le trouveras…
- Dans la caverne de Platon ? répondit-il avec un grand sourire »
Je remontai à ma chambre, concluant qu’un simple poète, dans une petite auberge, avait plus de pouvoir pour distribuer la sagesse qu’un vieil homme entouré de quelques fans dans une caverne au nom pompeux d’Académie.
 
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Episode III

Un homme préférerait rentrer à la maison dans un lit défait et une femme heureuse que dans un lit soigneusement fait et une femme en colère. ( Marlène Dietrich)
 

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Episode III.1 (épisode dédicacé à un certain Ticitron qui acidule amoureusement chacune des secondes de ma salade de vie)

“On ne devrait s'étonner que de pouvoir encore s'étonner.” (François de La Rochefoucauld)


J’avais pris le temps pour rentrer d’Athènes. Des fois qu’un autre aède passe par là. Au cours d’un bivouac sur le chemin du retour, j’avais entendu parler des spartiates. Platon avait dit de leur politique qu’elle était plus « celle d'une armée en campagne plutôt que de gens vivant dans des villes ». Ca pouvait être intéressant. Quand on veut savoir, on va voir sur place. Et force était de constater qu’il y avait du vrai dans les paroles du philosophe athénien. Sparte à l’époque regroupait une armée d’environ un millier d’hommes selon une hiérarchie très structurée. Chaque habitant de Sparte, quel que soit son statut, ne coupait jamais au service militaire obligatoire. Mais même une armée devait manger et s’équiper. On trouvait donc également des gens de la terre, du bâtiment, de la marine, des artisans, des armuriers… Et non des hommes et des femmes à l’esprit frustre et guerrier dont se moquait les athéniens. Je voulais en savoir plus. Il y avait du bon, il y avait du moins bon.
Les garçons étaient triés à la naissance, les plus faibles étant écartés de toute éducation militaire poussée. Les candidats masculins retenus vivaient auprès de leur parents jusqu’à l’âge de sept ans. Ensuite ils étaient enlevés à leur famille pour être formés jusqu’à l’âge de vingt ans. D’abord venait l’exercice physique, la discipline et la rigueur : ils se faisaient leur paillasses eux même, allaient pieds nus, n’avaient droit qu’à un seul manteau par an, étaient sous alimentés, mais possédaient des domestiques pour l’intendance des baraquements. Ils apprenaient à lire et à écrire en même temps que le maniement des armes et les tactiques militaires. Vers quatorze ans, un tuteur leurs apprenaient la pudeur et la décence. Puis, cette étape franchie, l’accent était mis sur l’émulation et la compétition. Pour tout spartiate, mourir d’une blessure de face était un honneur. Mourir d’une blessure dans le dos c’était rater sa vie. Après vingt ans, ils restaient embrigadés afin d’avoir de fier soldats accomplis et toujours disponibles. Les filles restaient dans leur famille. L’éducation était accentuée sur la lecture, l’écriture, la musique, la danse et la poésie. L’objectif étant de faire avant tout des arbres solides aux fruits vigoureux. Mais des arbres à épines défensives : les filles recevaient également une éducation sportive avec maniement des armes, et s’entrainaient tout au long de leur vie, y compris âgées et enceinte, à la manière des hommes : nues et enduites d’huile. Les mâles athéniens agrémentaient de commentaires graveleux le passage des femmes spartiates dans leurs rues, du fait que leurs robes étaient fendues et laissaient voir leurs cuisses. Envieux, frustrés ou peureux ?

Pour mon premier jour à Sparte, je croisais une jeune et délicieuse créature qui me servis de guide. Ses yeux aussi verts que francs cachaient la tristesse du décès de ses parents. Elle avait une vingtaine d’années, et n’avait aucun compagnon. Elle était seule et désœuvrée. Comment pouvais-je ne pas être touché par cette masse de fins cheveux roux et bouclés, ses gestes plus gracieux que son profil, et sa voix envoutante ? Comment être insensible à tant de force et tant de lumière, noyés dans la fragilité d’une perte terrible ? Comment ne pas résister à l’appel d’une intelligence dont les mots sonnaient justes ? Je lui demandais où je pouvais m’installer pour en apprendre plus sur son peuple. Elle m’accueillit chez elle, sans jamais rien me demander en échange. Je logeais dans la chambre de ses parents et partageais sa table. Elle se prénommait Terpsichore, en hommage à la muse de la danse. Et la jeune spartiate rousse était bien nommée : si la musique et le chant approchait de la grâce lorsque ses doigts et sa voix les pratiquaient, la muse de la danse avait trouvé sa maîtresse. Elle ne dansait pas, mais voletait, planait, tournait, inspirait les plus profonds sentiments en un seul mouvement. Je n’étais pas ébahi mais transporté, tant son corps transcendait l’art de la muse dont elle portait fièrement le nom. En retour, je lui parlais d’Esope et lui lisais ses fables, dont j’avais fini par dénicher une copie. Je lui enseignais ce que je savais sur les vertus curatives des plantes. Je l’aidais à cultiver sa terre, à élever ses animaux, et à oublier la tragédie. Si pour Sparte mourir était un honneur, ça n’en supprimait pas la douleur pour les vivants. Elle me demandait d’où je venais. Je restai vague. Parfois Avalon, Merlin, voir Morgane prenaient la forme de contes et de légendes que j’inventais juste pour ses yeux et son sourire. Et aussi, un peu par souci d’honnêteté. Pouvais-je vraiment lui dire que près de mille ans nous séparaient ? Elle, me détailla par le menu ses rêves de jeune fille, souhaitant rencontrer un homme solide et aimant, lui donnant de vigoureux enfants.

Un après-midi, elle me prit par la main, et m’emmena à la sortie de la ville. Elle portait un javelot dans son dos et une outre en bandoulière. Je la suivis sans poser de question. On n’est jamais curieux quand on aime les surprises. Nous nous arrêtâmes au loin d’un champ bordé d’une rivière. J’aperçus quelques petites silhouettes qui jetaient des javelots et des disques. D’autres rivalisaient à la course dans la rivière. Des consœurs à Terpsichore. Je savais qu’elles étaient nues et enduites d’huile, toutes sans exception. Comprenant que l’outre contenait de l’huile, je la retins fermement par le poignet :
« - Non Terpsichore, là d’où je viens, le respect inclue la pudeur des autres et en particulier celle des femmes. Va t’entrainer, je t’attendrais là.
- T’as cru quoi ? me fit-elle d’un sourire malicieux. C’ toi qu’ j’ vais entrainer ! T’es essoufflé chaque fois qu’ t’ plantes une graine ou qu’ t’ couches les poules. Et t’ vas le faire à la spartiate : nu avec de l’huile.
- Je ne suis pas un poulet à rôtir très chère. Et là, tu vois, je ne peux décemment pas m’approcher plus sans heurter ma sensibilité masculine.
- Ou bien, t’as peur d’heurter la sensibilité des filles ? Elles sont comme moi, elles savent c’qu’c’est qu’un homme, hein. Allez viens !
- NON !
- D’accord. J’bougerai pas d’ici, tant que t’te s’ras pas entrainé. »
Terpsichore : aussi têtue que belle ! Je m’assis à côté d’elle dans l’herbe en remuant la tête un sourire aux lèvres. La nuit venait de nous envelopper lorsque la dernière femme au loin quittait le champ d’entrainement. Je m’écriais sur un ton de fausset, en espérant échapper à l’exercice :
« -Zut il fait nuit ! On ne verra pas le javelot si on le lance, rentrons Terpsichore.
- Appelle-moi Terpsi, et ramène t’ fesses ! »
Elle me tira par le bras pour me relever. Je cru déceler un peu de la poigne de Dame Viviane et mon menton se rappela à moi brièvement. A peine arrivé sur le champ, Terpsi ôta sa robe. Je me tournais avant qu’elle l’ai passé par-dessus la tête. Elle explosa de rire.
« - C’est bon. T’vas pas me faire avaler qu’t’as jamais vu une femme toute nue.
- Non mais …
- Mais quoi ? Fait tout noir. On voit pas à un d’mi pas. La nuit m’habille ! »
Et c’était vrai. La nuit la serrait au plus près de son corps merveilleux, les étoiles étaient ses bijoux, et la lune son diadème. Quant à ses yeux, deux phares aux loin perdus de chaque côté de son petit nez arrondis. Son sourire était une rivière sillonnant entre deux fossettes. Mes lèvres accostèrent les siennes sans que je leur demande. J’étais un pirate à l’abordage de la plus magnifique des cargaisons. Le reste de la nuit ne fut plus que deux bateaux, flanc contre flanc, agités par des assauts de pirates et ballotés au gré de vagues amoureuses.

C’est ainsi que je passais deux décennies loin de ma grotte. En compagnie de la plus tendre des conjointes, la plus belle des maitresses et la plus aguerrie des femmes. Mais le mal du pays est un mal insidieux, il vous titille et vous emplie l’esprit de nostalgie goutte après goutte. Jusqu’à ce que vos pas entrainent le reste de votre corps jusque chez vous. J’en parlais à Terpsi et lui proposais de m’accompagner. Elle ne se retourna même pas lorsque nous franchîmes les portes de Sparte. Je vis juste un peu briller ses yeux en passant près du champ d’entrainement où se défiaient des consœurs. Elle portait un javelot et un bouclier rond dans le dos. A la ceinture de sa robe fendue, pendait une épée courte dans un fourreau de cuir.
« - Tu sais, spartiate de mon cœur, là où on va, nul besoin de tout cet attirail.
- Ha ouai ? Et t’fais quoi des bandits sur l’chemin, des loups d’la forêt, et d’toutes ces femmes qui voudront t’voler à moi ?
- Les bandits et les loups je m’en occupe aisément. Quant aux femmes…
- Oui ?
- Je peux éventuellement… me sacrifier ? »
Il y eu juste un éclat de lumière au niveau des hanches de ma compagne. Son épée courte laissa un petit fil rouge sur ma gorge pendant que deux immenses feux verts m’incendiaient le regard. Comment avais-je pu oublier qu’avec Terpsi on pouvait plaisanter de presque tout ? C’était ce « presque » qui était appuyé sur ma gorge et qui, bizarrement, m’avait rendu la mémoire. J’ajoutais :
« - Si toutefois, elles survivent aux assaut de mon plus joli garde du corps ? » En reniflant de mépris, Terpsi rangea l’épée. Elle me fit un sourire radieux légèrement ironique, et se remit en marche devant moi. Puis elle pencha la tête sur le côté, et se retourna en me pointant du doigt :
« Bien obligée d’te défendre d’toute celle qui voudrait profiter d’toi : ton épée est bien trop courte pour ça ! »
Elle me fit un clin d’œil, un sourire et repris sa marche. Un grand sourire aux lèvres, les yeux appréciant la démarche féline qui balançait les cheveux roux devant moi, je suivais en silence le plus joli garde de mon corps.

Phôs, berceau de ma lumière. Enfin. Le soir tombait, laissant quelques lueurs orangées dériver sur le granit qui masquait l’entrée de mon antre. Mon chez moi, avec son jardin, ses plantes méditatives, son calme, pour moi tout seul. Mais je n’étais pas seul. Et là, je pris conscience que j’avais un léger problème : Terpsi ne savait rien de mes aptitudes magiques. J’avais le choix : tout lui révéler ou dormir à la taverne en attendant de trouver une solution. Ou bien… tout lui révéler.
« Terpsi, il faut que je te parle !
- T’écoutes mon cœur.
- Bah voilà, comment te dire ? Je… euh…
- Oui ?
- Je ne suis pas celui que tu crois que je suis. (Super clair, tu peux même faire mieux Lermin). En fait, voilà. Disons que, euh… j’ai… euh… comme quelques atouts dans ma manche. Enfin disons, des aptitudes. C’est ça. Des aptitudes qui..euh…
- T’permette d’faire briller ton bâton dans l’noir pour aller t’soulager ?
- (Yeux de hibou) …
- Bah oui, quand t’ronfles pas, c’est qu’t’dors pas. Et dès not’ première nuit dans l’champ, j’t’ai vu faire pour aller t’isoler. Suis p’tet plus physique que cérébrale, mais j’des yeux encore.
- (Yeux de hibou encore plus grand) Et tu ne m’en a jamais parlé ?
- Tes ennuis, c’tes ennuis mon cœur. Suis patiente. Si t’m’en a pas parlé, c’est qu’t’en avait pas b’soin jusqu’là.»
Je la pris dans mes bras et l’embrassais comme jamais. Puis, sur un nuage, je fis disparaitre le granit à l’entrée de la caverne.
« - Là qu’tu vis ? Dans une caverne ? T’sérieux ?
- Je ne t’en avais jamais parlé ? »
Elle me mit un coup de poing dans l’épaule avant d’entrer dans la caverne. Et se stoppa interdite en découvrant le plafond au ciel artificiel et la verdure au fond. Mon jardin était devenu une vraie jungle. Je m’attendais presque à entendre les cris de quelques singes. Je passais devant elle, et posait mon bâton à sa place. Terpsi me suivit à petit pas, cherchant un lieu où déposer son équipement de garde du corps. Je lui fit un vague signe de la main, avant de servir deux coupes d’eau fraîche à la source qui cascadait le long de la paroi. Je lui en tendis une et lui lançais en désignant la jungle souterraine:
« - Si tu aimes jardiner, y’a de quoi s’occuper.
- J’vois. Mais avant j’aimerai m’décrasser, et t’ferai p’tet bien d’faire autant, si t’ veux dormir près d’moi.
- (Tendant le bras : ) C’est par là, garde de mo… »
Je laissais tomber mon bras : mes yeux venaient de se poser sur la coupe de Mallagome que m’avais rendu Morgane. A l’intérieur, fier et dressé, reposait une sorte d’immense œuf. Tout noir. Aussi sombre que la chevelure de « grande Ame ». Il était presque aussi haut que mon torse. Je m’approchais prudemment. L’œuf semblait taillé dans la pierre. Sa surface n’était pas lisse, mais alvéolée et crantée, comme des pieux qui auraient formés un V inversé pour le défendre de toute agression. Un œuf à épines ? Seule Morgane aurait pu y penser. Faisant le tour de l’objet, je pus remarquer que la lumière renvoyait des scintillements, comme si la coquille était imprégnée de milliard de tout petits diamants recouverts d’une partie leur gangue. Sombre et brillant à la fois. Une lumière intérieure sublimait la noirceur extérieure. Comme Morgane. Oserais-je le toucher ? Je pris mon bâton et en tapotait l’œuf à son sommet. Rien de se produisit. Téméraire, j’approchais lentement un doigt. « T’es sur de ce que tu fais là, Lermin ? » Ma petite voix intérieure avait toujours le chic pour me conforter dans mes choix. Je n’en tenai pas compte, un peu comme d’habitude. Mauvaise habitude, Lermin. A peine mon doigt effleura-t-il la surface de l’objet que la caverne disparut. Je me retrouvais à flotter haut dans la nuit étoilée face à Morgane, qui me regardais avec un sourire narquois. La lune pleine sur le côté, n’éclairait qu’un œil de celle qui me souriait.
« - Bonsoir, cher ami, me dit-elle de sa voix grave et envoutante. Alors ? Athènes ?
- Un peu surfait.
- ( Sourire) Déçu ?
- Non, juste contrarié. Et toi ? Comment vont les affaires ?
- Un peu trop routinières, je dois dire. Je commence à m’ennuyer. Mais c’est le lot pour faire tourner la boutique. Je vois que tu as ramené un petit souvenir de voyage. Elle est plutôt jolie pour un animal de compagnie. Elle fera bien dans le décor une fois le jardin remis d’aplomb.
- Si tu la touches…sifflais-je.
- Non, non. Ne t’inquiète pas. C’est une femme. Même plutôt brillante pour une paysanne. Et intelligente de surcroit.
- ( Quelque part j’étais soulagé) Ca n’était pas plus simple de passer me rendre visite ?
- Vu que tu t’es un peu éternisé… (Elle posa un regard évocateur sur Terpsichore). Je ne savais pas quand tu rentrerai. Alors j’ai pensé à te laisser ce petit cadeau. Magnifique objet de décoration, qui a aussi l’avantage d’être mis en valeur dans ton intérieur un peu clinquant. Tu aimes ?
- Non. Trop piquant.
- Dommage. (Moue de dépit forcée) Moi qui pensais te faire plaisir. Mais bon, c’est l’intention qui compte. N’est-ce pas ?
- Si tu ne sors pas de ma vie, je m’en vais te ramener à la raison, Morgane !
- ( Hochant la tête : ) Bien. Tu progresses, Lermin. (Droit dans mes yeux : ) Je suis fière de toi : tu ne veux plus me faire souffrir ! (Elle tendit les mains devant elle, paumes vers le ciel). Mais… le jeu continue ! »
Je lui sautait dessus, main gauche en avant. Elle disparut dans une fumée sombre. Son rire raisonnait encore lorsque j’ouvris les yeux. Une forte douleur jaillit de la paume de ma main : je venais de m’appuyer sur l’œuf de tout mon poids. Je vis du sang couler et serpenter au pied des épines sur la coquille. Un cri sauvage s’échappa de ma gorge. Je lâchais mon bâton, et agrippait ferment le pied de la coupe dans l’intention de tout jeter au loin. La coupe ne bougea pas. Je repris mon bâton à deux pas de là, et martelait de toutes mes forces le flanc de l’œuf à plusieurs reprises. Si le bruit me rappela la forge de Mallagome dans ses plus belles heures, rien ne bougea : ni la coupe, ni l’œuf. Ils restaient tous deux là, à me défier chez moi. Comme Morgane s’évertuait à me défier dans ma vie. Epuisé, la main en sang et les larmes aux yeux, je tombais assis sur le sol froid de la caverne. La voix de Morgane emplis tout l’espace et s’adressa à moi comme un enfant qu’on réprimande gentiment :
« Le jeu continue, Lermin. Et je ne crains que le sang répandu d’un puissant sorcier ne sois pas sans conséquences. Trivia, merci, il ne s’agit pas du mien. Bonne chance, vieux singe ! ».
Le silence qui s’en suivit fut assourdissant. Terpsi s’accroupit près de moi. Il y avait de la pitié dans son sourire, et de la fureur dans ses yeux. Elle tendit un index vers le plafond et me dit :
« - Une admiratrice ?
- Une très vieille histoire… »
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Illustration : Lyuba
 
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Episode III.2

« La force de la meute est dans le loup. La force du loup est dans la meute »

(Rudyard Kipling)




« Des bananes et du gingembre ! » Bien sûr garde de mon cœur. Comme depuis dix ans maintenant, il me fallait juste affronter temporairement du regard le cadeau de Morgane en allant chercher la commande dans la grotte. C’est cet œuf qui m’avait poussé à bâtir une maison au cœur de la forêt, pas très loin du lac. Enfin, l’œuf et Terpsi. Elle ne supportait plus de me voir aussi sombre que la coquille épineuse indétrônable ; et elle détestait l’humidité du climat caverneux. Nous avions donc emménagé dans un petit nid douillet fait de bois, de soleil et d’amour. Terpsi avait fini par se faire des amies de Phôs. Elle les entrainait au combat corps à corps en secret, une à deux fois par semaine. Juste au cas où. J’avais réussi à la persuader de le faire vêtue et sans huile. Un exploit ! Elle avait du mal à comprendre que les femmes n’étaient pas plus considérées que des ventres disponibles au gré des envies. Elle acceptait encore moins qu’on ne leur apprenne pas à se défendre ni à défendre la cité. Femme ou pas, toutes les âmes vivantes à Phôs en était citoyenne et devait être parée à toute éventualité. Après les premiers mois d’entrainement, étaient apparus quelques ragots de trous de dents cassées ou encore de cocards inexpliqués ornant le visage des brutes viriles. Une sombre histoire de sorcellerie disait-on.

Arrivé pour traiter la commande de la maitresse de maison, je fis disparaitre la porte de la caverne tout en surveillant que personne ne me voyait. Je me retrouvais brusquement allongé au sol sur le ventre et le souffle coupé. Un poids énorme venait de me percuter. Il me pesait dans le dos au niveau de la poitrine. Je sentais quelque chose battre mes jambes à tour de rôle. Un souffle court me réchauffait l’oreille. Le temps que je reprenne mes esprits, une langue humide avait noyé ma joue d’une bave visqueuse. J’essayais de me dégager lorsque deux poids mort s’écrasèrent sur mes épaules avant de disparaitre brusquement. Je repris la maitrise de mon souffle et l’effet de surprise passa. Une fois sur le dos, seul le soleil m’aveuglait. Je n’avais pas rêvé, la bave sur ma joue était bien réelle et collait encore à la manche qui l’avait essuyée. Une fois debout, épousseté et mon bâton en main, je vis que l’horizon était dénué de toute trace de vie. RIEN ? Bon ! La caverne était comme à l’accoutumée : accueillante, verte dans le fond, bleue au plafond avec une légère odeur d’embruns. Je me tenais au centre, immobile, les yeux sur le jardin guettant de l’oreille toute activité suspecte. Un bon moment passa. Toujours rien. Sans être tout à fait sur de moi, je me dirigeais vers le jardin pour cueillir le régime de bananes qui me tendaient les bras. Puis j’allais vers le fond pour déraciner un tubercule de gingembre tout en restant sur mes gardes. Il faisait soif et les reflets de la mini cascade à l’entrée me faisait de l’œil. Une fois posés le régime et le gingembre, je tendis une timbale sous l’eau fraîche. Machinalement, mon regard s’était porté sur l’œuf sombre… qui n’était plus là. Seuls quelques morceaux de coquilles gisaient au pied de la coupe qui le supportait. La timbale débordait depuis longtemps quand j’en pris conscience. Un partie de moi me voyait bouche grande ouverte. Mes yeux de hibou fixaient sans ciller le vide qui surmontait la coupe de Mallagome et les reflets noirs de coquille brisée. C’est le poids de la timbale sur mon pied qui me sortit de ma catalepsie. Je m’approchais des restes de la coquille, pris la coupe dans mes mains et inspirait profondément. Un, deux… TROIS ! J’y mis tant de force que la coupe m’échappa des mains au-dessus de ma tête. Et, en retombant, me fis une belle bosse que je ne sentis pas de suite. Je devais rentrer à toute jambes.

« Et je ne crains que le sang répandu d’un puissant sorcier ne sois pas sans conséquences » Morgane m’avait mis en garde. Mais qu’aurais-je pu y faire ? Le sang, mon sang, était déjà versé. Marcher, tenir le régime banane d’une main sur mon dos, la racine de gingembre et mon bâton de l’autre ne facilitait pas la réflexion. « Est-ce que j’ai bien refermé la caverne ? » La réponse était oui ! Pour la mille et unième fois ! Mais bon sang pourquoi quand on réfléchit à quelque chose d’important, c’est toujours dans des situations inconfortables et parasité de vaines futilités ? La douce voix de Terpsi me saisis de froid devant notre nid :
« Sympa ton aut’ garde d’ corps ! C’t’ une femelle aussi ? »
Son doigt pointait quelque chose derrière moi. Je laissais glisser lentement le régime de banane au sol, et lâchais la racine dans le même temps. Pivoter ou ne pas pivoter ? Là était la question. Puisque la chose dans mon dos ne m’avait pas perturbé dans mes réflexions sur le chemin du retour, elle était certainement loin d’être futile. Et je ne me trompais pas. Je me retournais lentement. Mon cœur battait à mes oreilles. Je vis d’abord une multitude d’éclats vert sombre dans la lumière filtrés par les branchages. Je distinguais ensuite la forme indéfinissable d’une bête couverte de grandes écailles et de la taille d’un petit veau. Elle avait une tête triangulaire allongée, presque comme celle d’un serpent, dont l’avant était percé de deux naseaux bien ronds. Juste derrière, de part et d’autres d’un os proéminent liant les naseaux et le cou, venaient deux grands yeux jaunes pâles percés d’une longue fente sombre. Pour autant, l’animal me voyait puisque il ne tournait pas la tête sur le coté, ni ne la penchait vers le sol. J’étais certain que la gueule masquée sous le museau me souriait. C’est à ce moment que je distinguais des embryons de cornes, un peu en arrière et sur le coté des yeux fendus. Ensuite venait un long cou fin et souple surmontant un corps fuselé, le tout allongé d’une queue puissante et mobile. Les pattes attachées au corps ressemblaient aux pattes arrières des lièvres : faites pour sauter et très longues pour un meilleur appui. Elles se terminaient par des griffes noires laissant des trous dans la terre meubles du chemin. Mais ce qui était le plus marquant, c’était ces deux grandes ailes à moitiés déployées au milieu du dos. La partie avant formait un grand V et on pouvait distinguer une main à quatre doigts sur la pointe du V. Sur la surface déployée, quatre longues nervures centrales étaient reliées par un voile rose et léger aux reflets verdâtres.
La créature, que je décidais horriblement magnifique, semblait se tenir assises. Des volutes de poussière se formaient sous le frétillement de sa queue. Elle ouvrit la gueule, laissant couler une longue langue rose terminée en une pointe effilée. Pas aussi effilée que les crocs et les canines qui lui servaient de garde d’honneur. Elle émit un mugissement interrogateur, ressemblant à la plainte d’un louveteau cherchant une place pour téter le ventre de sa mère. Puis il , ou elle, pencha la tête légèrement sur le côté en agitant plus rapidement la queue. Instinctivement un écho se fit en moi, j’avais déjà vu ça quelques part. En dessin ou en gravure. Mais où ? Qu’est-ce que pouvait bien être cette… créature ? La plus pure noirceur de la magie mêlée à la plus pure beauté chaotique de la nature ? Une créature innocente attendant d’être pervertie ? L’avatar d’une Morgane renaissante ? Une voix fantomatique familière et glacée vint me souffler dans le crâne. « Le jeu continue »…« Le sang répandu d’un puissant sorcier »…« Pas sans conséquences »… C’est mon sang qui l’avait fait naître ! « Bonne chance, vieux singe ! »… Qu’auriez-vous fait à ma place ? Je m’accroupis doucement en tendant ouverte vers la créature, ma main jadis blessée par les épines d’un œuf sombre. Un autre jappement. La queue qui se tend. Une goutte de sueur qui perle sur mon front. La tête face à moi qui se penche de l’autre côté. Puis un bond unique sur mes épaules qui m’étale sur le dos et une langue râpeuse qui me nettoie le visage.
« J’confirme, T’lui plait. C’peut et’ qu’une femelle » Merci Terpsi !

« - Comment t’va l’appeler c’te pauv’ bête ?
- Qu’est ce que tu pense de Terpsichore ?
- (regard assassin)…
- En fait si je me souviens bien, cette bête s’appelle un dragon. C’est le nom d’une chimère qui ressemble un peu à un serpent ailé. J’en ai vu certaines dessinées et sculptée en Chine. Ici ça se dit drakon et ce sont plus de grands serpents ou créatures marines. Mais drakon je trouve ça laid. Que penses-tu de Pégase ?
- C’ pas un ch’val !
- Gorgone ?
- C’pas Morgane !
-Tu ne me facilites pas la tâche.
- Khiméra ! Apr’ tout c’t’ une chimère !
- Oui, j’aime bien Khiméra. En plus il parait que c’est une fille ! » dis-je, en clignant d’un œil.
En six mois le drakon fut aussi grand que moi, et beaucoup plus massif. Il avait la force d’une demi-douzaine d’hommes et l’habilité de trois ou quatre Terpsi. J’espérais qu’il avait atteint sa taille adulte. Le domestiquer ne fût pas une mince affaire. Khiméra volait, et elle adorait ça. Comme moi qui adorait me sentir libre dans les airs. Mais voler au-dessus des bois n’était pas voler au-dessus d’une ville, le nombre de témoin n’étais pas le même. Par chance, les premiers temps Khiméra passait son temps à somnoler toute la journée. Je l’attachais la matin et la libérais la nuit. Elle s’habitua très vite, et je pus la laisser libre tout le temps. C’est ainsi qu’elle devint la terreur nocturne des forêts. Et des paysans. Si le drakon, ne se contentait au début que d’un gigot par semaine, à six mois il avalait l’équivalent de deux gros gibiers sur pied pour la même période. Les animaux sauvages trouvés dans la forêt n’étaient pas un problème ; en revanche les animaux domestiqués l’étaient un peu plus. Les cochons, vaches, chèvres et autres moutons disparaissaient à raison de trois par mois en moyenne. Ca risquait d’entrainer une battue et je me voyais mal enfermer Khiméra dans la grotte. Je devins donc éleveur en plus de soigneur animalier. Le tout dans un semblant de joie et de bonne humeur.

Si Khiméra etait attaché à moi en priorité , elle ne manquait pas d’affection pour Terpsi. Ces deux là allaient s’ébrouer de nuit dans le lac, et se défiaient dans de singuliers combats fraternels. Je fus même surpris de voir atterrir Khiméra un soir, Terpsi juchée entre la tête et les ailes. J’aidai ma compagne à descendre alors que le drakon affamé par l’exercice pris son envol. J’étais attablé face à ma jolie garde du corps, me noyant dans ses yeux brillants au souvenir de ce baptême de l’air surprise, lorsqu’une grosse voix rauque à l’extérieur interrompit ma contemplation :
« - C’est ici qu’elle habite la vieille trainée spartiate ? »
Je sautais de table, me dirigeant vers l’extérieur quand Terpsi me posa une main sur l’épaule. Je me retournai. Ses yeux n’étaient que fureur :
« -C’ d’ toi qu’on parle là ?
- Je ne pense pas.
- Lors t’me laisse régler ça ! »
Je la laissais passer devant. Avant d’ouvrir la porte, elle déposa son bouclier, son javelot et son épée à portée de main. Elle sortit et fit face au demi-cercle d’une bonne dizaine d’hommes patibulaires aux gros bras armés de gourdins, de manches et autres outils. Ils se tenaient à quelque distance de la porte, juste devant l’enclos que j’avais bâtis pour l’élevage. Je n’aimais pas beaucoup ça. Elle fit marche arrière pour entrer s’équiper et ressortit.
« - L’spartiate c’est moi. L’ trainée c’t’ une autre. Vous cherchez l’quelle ?
- C’est qu’elle a de l’esprit sous sa jupe fendue la… catin ?
- C’est q’l’a pas l’esprit pour comprendre c’que j’viens d’dire le…minable ?
- C’est toi qu’enseigne cette espèce de lutte à nos femmes ? repris un autre.
-J’leur apprends juste à s’défendre cont’ les bêtes en cas d’besoin. P’quoi ?
- (Sentant que ça allait dégénérer, je voulus intervenir) Ecoutez, je ne comprends pas le pro…
- Toi l’eunuque, ta g…»
Le javelot de Terpsi suspendit sa phrase dans l’air et le cloua par la gorge contre un poteau quelques pas en arrière.
« - Un d’ vous aut’ voudrait nous manquer de respect et nous empêcher d’finir une phrase ? (Elle marqua une pause le temps de toiser ses adversaire et ajouta en faisant un pas : ) Le minable p’tet ? »
Ce fut comme une sorte de signal. Unis dans un grand cri barbare et en levant leurs armes, les hommes se mirent à courir vers elle… cinq pas ! Khiméra atterris devant eux dans un grand fracas d’aile. Le groupe s’arrêta net. On aurait dit un groupe de statues représentant une course dans les arènes. L’air s’alourdit d’un seul coup, laissant raisonner la voix claire et amusée de Terpsi :
« Tiens ? V’la une aut’ spartiate. Hé ! L’minable ! D’mande lui si c’t’ une trainée qu’a d’l’esprit sous sa jupe pour voir ! »
Khiméra pencha la tête en regardant les hommes un par un de ses yeux jaunes brillants. Elle poussa un feulement qui sonnait comme de la colère à mes oreilles. Puis déversa tous les feux de l’enfer par la gueule. Je fus incapable de réagir. Statufié sur place. Plus de la moitié de la troupe périt par les flammes, ainsi qu’un bonne partie la barrière du parc derrière. Trois autres, qui furent un peu plus vifs, se virent écrasés et broyés par les griffes des pattes implacables. Assis au pied de son camarade cloué par le javelot, le « minable », unique miraculé du lot, hurlait de peur alors que Khiméra s’avançait vers lui en dandinant et en grognant. Je cru lire un pointe d’amusement dans les yeux jaunes. Terpsi hurla :
« - STOP CHIMERA. L’est à moi c’ui là ! »
La bête en furie stoppa net et poussa un gloussement de déception narquois. L’air empestait la fumée, la chair brulée et le sang frais. Terpsi s’approcha du survivant qui tremblait de tout son corps :
« - Pitié ! Pitié !
- Pas d’trainée chez les spartiates. Juste des femmes d’honneur. Et toi, t’as prouvé qu’t’en avais pas d’honneur. Pourquoi j’me battrai ’vec toi ? (le regard planté sur l’homme recroquevillé, elle fit une pause) Khiméra ?
- NON. NON ! PITIE. TOUS CE VOUS VOUDREZ MAIS PAS CA PAR PITIE !
- Bon appétit, ma belle ! »
En un bond, le drakon fut sur lui. Elle l’attrapa par le col avec une main au milieu de ses ailes, le redressa et lui croqua la tête d’un coup. Satisfaite, Terpsi revint vers moi de sa démarche la plus fière. Je n’avais pas bougé, mon regard hypnotisé par Khiméra recrachant de son repas, tout ce qui n’était pas de chair . Ma garde du corps s’arrêta à ma hauteur, mis son regard vert émeraude satisfait dans le mien. Elle afficha un grand sourire et me mis une main sur chaque joue :
« J’te confirme, Khiméra est spartiate. C’est une grande dame. Comme moi » Elle posa un baiser sur mes lèvres et entra sans même se retourner.
Je réalisais que Terpsi avait raison : Khimera était une grande dame. Issue de la « Grande Ame ». L’odeur de chair cuite et de sang se fit soudain plus forte et me souleva le cœur.
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Illustration : Lyuba​
 
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