Feu de brousse à Québec.

Discussion dans 'Récits' démarrée par Florn, 27. Aou 2017.

  1. BlackKwolph

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    Chapitre vingtième


    Cindy se coiffait en souriant au reflet, si lumineux, fin et élancé, que lui renvoyaient les baies vitrées de la salle des pas perdus. Comment ne pas être fière d'une telle silhouette ? Comment ne pas adorer un visage à l'ovale aussi parfait ? Comment ne pas désirer une chevelure digne de Bérénice ? Elle l'aurait volontiers offerte à Aphrodite pour gagner le coeur de son protégé.
    Et elle cherchait sur la dalle, dans la salle des pas perdus, les traces de quand elle l'avait attendu... tous ces petits pas accomplis ensemble... Souriant au marchand de journal , dans la salle des pas perdus, elle se souvenait des villes qu'elle avait vues, rien qu'en prenant le large, au coin, du long en large... Elle avait vu Malé, Rome, Angkhor (et encore, d'accord, d'accord) et Amsterdam... et son homme l'attendait, elle, femme....
    Tiens, cela sonnait comme un air connu. Ses adorables petites cellules grises, qu'un charmant passager à la moustache impressionnante, et à l'embonpoint tout autant, avait vantées, avec un accent français si exotique, pendant le vol Londres/Le Caire, se mirent à s'agiter. Un homme attend une femme.... dans la salle des pas perdus....Mais oui, Maxime le Forestier ! Elle l'adorait depuis son adolescence. Un français, certes, mais avec un nom pareil, il avait obligatoirement des ancêtres québécois ! Ce qui le rendait encore plus précieux.

    Chantonnant l'air avec une légèreté de rossignol milanais, elle reprit sa traversée du hall, souriante, séduisante, sous le regard admiratif des uns et critique des autres.« Tout mes cents pas mis bout à bout, J'aurais changé cent fois de décor, De montagne en désert, de désert en port,.... » les paroles lui échappaient parfois, mais elle se sentait transportée, heureuse.

    « Tzindyyyyyyyyyy ! Tzindyyyyyyyyyy ! Hallooooooooo ! » Une tornade rousse à longues nattes, format camionneur international fondait sur elle tel le pygargue à tête blanche sur le malheureux mulet innocent.
    « Heidi ? »...... stupeur et tremblements.....
    Heidi ? La colocataire de Steve ? Etudiante en Beaux-Arts (elle étudiait beaucoup les divers modèles, sa maîtrise du nu était reconnue dans tout les milieux interlopes de Québec), elle était d'origine Suisse Alémanique. Sportive aguerrie, maîtrisant divers arts martiaux, championne de curling, elle finançait ses études en assumant pendant les week ends un poste de bûcheronne près de Rivière Rouge. Elle maîtrisait parfaitement la scie de tronçonnage, possédait un permis pour les débusqueuses, et dirigeait une équipe de dix solides gaillards, qui avaient souvent posé en tant que modèles. Cindy et Connie étaient fans de ses photos et tableaux. Mais son plus grand admirateur était Steve. Il ne tarissait pas d'éloges sur la beauté exprimée aussi artistiquement. Certaines photos étaient d'ailleurs en bonne place dans sa chambre.
    Heidi, donc, la serrait à l'étouffer, ne prenant nullement garde à préserver sa coiffure... Un peu brutale, peut-être, mais tellement … nature ! Et pour être nature, elle l'était, refusant l'usage de tout déodorant pour rester plus en contact avec le monde de la forêt. Une rebelle flamboyante. Mais que Tzindyyyyy préférait garder à distance. Son odorat était trop fragile pour résister à un tel vent de sauvageonnerie.
    Elle se faisait toujours, in petto (expression qui la faisait rire discrètement), la remarque que Heidi et Steve, qui s'entendaient comme lardons en foire (expression incompréhensible....), étaient étonnamment mal assortis. Et pourtant, leur colocation avait évolué en une véritable amitié. Ils se confiaient tout. Ce qui la rendait parfois un peu jalouse, un peu.

    « Tzindyyyyyy ! Che suis zoooooo surprise ! (malgré 5 ans passés en pays Québécois, et les cours de diction dispensés par Steve, Cindy et Connie, son accent ne faiblissait pas) Das ist ein groooosssss plaisir ! Ch'arrive de Berne où le drapeau ne l'était pas ! AH AH AH AHHHH! (et boum, un grand coup de coude dans les cotes tendres de Cindy qui devinrent encore plus flottantes...souffle coupé.... hhhhhhh.....). Bien contente de quitter meine Familie. Ils sont zoooooo rustiques. Fous m'afez manqué, tous. Ach, et ch'ai rapporté un petittt cadeau pour l'appartement de Stevy : un coucou de chez moi! Il zonne tous les quarts d'heure un petittttt bout de l'hymne natzional. Wunderschön ! »
    Cindy, le souffle toujours court, s'efforçait de suivre le débit rapide de Heidi, décryptant les mots inconnus.
    Evidemment Heidi proposa de fêter leur rencontre par une bière amicalement partagée. Cindy n'aimait pas la bière (ça ballonne ....) mais accepta, conquise par le sourire chaleureux de son amie. Assise confortablement au bar de l'aéroport, elle commanda un jus de carotte bio et un en-cas de bâtonnets de fenouil et radis noir. Le flot ininterrompu que déversait la Suissesse la berçait, indolente et détendue. Il en ressortait surtout qu'Heidi repartait pour 2 semaines de vacances travailler dans les forêts du nord.
    ... la forêt..... le silence..... JOE !
    Mon dieu, elle avait pris son étui à cartes Louis Vuitton en lieu et place de son portable, obnubilée par Amadou. Coupée du monde depuis son départ. Vite ! Rentrer, retrouver son appartement. Et lire des nouvelles de Joe !

    Un proverbe entendu lors d'une escale en Afghanistan la hantait « ألا يمكنكَ فعلُ شيء بخصوص هذا الطوفان ؟ " (traduction approximative : pour une colonie de fourmis, l'arrosoir est déluge)
     
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  2. Florn

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    Chapitre vingt et unième.



    Cindy se coiffait d'une main rapide et excitée, enivrée dans la cascade capillaire comme des lèvres dans un vin blanc de glace. Les deux amies se levèrent, quand une odeur d'arachides torréfiées vint exciter les narines de porcelaine de la belle hôtesse. Heïdi, en s'extirpant de sa place pour récupérer les valises, bouscula un grand type en imper qui prenait un café derrière elle. Existait il des café-cacahuète?

    Après quelques minutes de route, le taxi déposait les deux voyageuses à la résidence de "l'orignal babouneur". Elles trouvèrent Steve, éploré devant la porte de Cindy. Amadou, courbé sur lui, posait une main bienveillante sur son épaule secouée de sanglots. En entendant le moteur, Steve releva le visage qui s'éclaira, quand Heïdi surgit du véhicule.

    -"Heïdi?!? Ma grande amie des montagnes, Halala Heïdi, halala Heïdi, Halala dit Heïdi!!! ha dit Heïdi haha!!! Tu reviens donc, la maison est là pour t'accueillir!" Et il se jeta au cou de la suissesse.

    Cindy caressa la main de son ami en passant, qui, dans les bras de Heïdi, ne touchait plus le sol, Puis elle se dirigea vers un Amadou souriant. Ah, que ce sourire était radieux, on aurait dit la lune dans une nuit de chaume... et celle ci se reflétait à merveille dans les grands lacs bleus des yeux de Cindy.

    Que s'était il passé ici? Pourquoi Steve était il effondré? Et pourquoi Amadou avait un seau près de lui? Elle embrassa amicalement mais avec insistance et délectation les joues d'Amadou en savourant le contact doux et ferme de l'homme à tout faire. Son regard se posa alors sur le contenu du seau... un pygargue y gisait.
    Cindy apprit alors les événements qui avaient tant troublé Steve. Quelques jours plus tôt, un petit lapin s'était présenté à la porte du pavillon de Cindy, il avait attendu là, innocent et adorable à tel point que Steve voulu l'apprivoiser. Jour après jour, il l'avait nourri de carottes et de pommes. Malheureusement un matin, un chat sauvage avait dévoré le lapin qui avait mangé la carotte et que Steve voulait bien adopter. Le lendemain un chien errant avait mordu le chat qui avait dévoré le lapin qui avait mangé la carotte et que Steve voulait bien adopter. Puis un carcajou avait attaqué le chien qui avait mordu le chat qui avait dévoré le lapin qui avait mangé la carotte et que Steve voulait bien adopter. Enfin la trique d'Amadou fit s'enfuir le carcajou qui avait attaqué le chien qui avait mordu le chat qui avait dévoré le lapin qui avait mangé la carotte et que Steve voulait bien adopter. Ce jour là, Steve brûla du regard la trique d'Amadou qui avait fait s'enfuir le carcajou qui avait attaqué le chien qui avait mordu le chat qui avait dévoré le lapin qui avait mangé la carotte et que Steve voulait bien adopter. Puis tel un ange rédempteur, un pygargue était venu éteindre la colère de Steve qui avait attaqué la trique d'Amadou qui avait fait s'enfuir le carcajou qui avait brûlé le chien qui avait mordu le chat qui avait dévoré le lapin qui avait mangé la carotte et que Steve voulait bien adopter. Pour que finalement, après un combat acharné contre le carcajou réfugié un peu plus loin, une indigestion foudroya l'ange rédempteur qui avait éteint la colère de Steve qui avait dévoré la trique d'Amadou qui avait mangé le carcajou qui avait mordu le chien qui avait brûlé le chat qui avait attaqué le lapin qui avait fait s'enfuir la carotte et que Steve voulait bien adopter. Depuis ce jour funeste, Steve était inconsolable de la perte de ce petit être de poils et d'yeux aussi grands que d'oreilles et Amadou devait évacuer le cadavre du pygargue. Il ferait un brasier plus tard dans la soirée, sans doute, c'étaient ses affaires après tout et Cindy ne s'en préoccupait pas plus que cela, pas plus que... cette odeur d'arachides torréfiées qui flottait dans l'air...

    Amadou montra un petit tas de sable fumant, et expliqua à Cindy qu'il avait eu envie de préparer des plats de son pays natal et les cacahuètes torréfiées dans le sable brûlant en faisaient partie. Cependant, ces parfums alertèrent Cindy, comment se pouvait il qu'elle les ait sentis à l'aéroport? D'où venait cet écho, cette sensation...? Il fallait rentrer d'abord, retrouver la maison, défaire les bagages. Appeler Joe, appeler Joe. Le taxi était reparti, Heïdi avait chargé ses bagages dans la Fiat 500 Jolly beach et rentrait déjà ceux de Cindy. Steve embrassa d'une accolade apaisée sa confidente, son alter ego, son yin, sa Cindy. Amadou avait déjà disparu avec le seau qui deviendrait cinéraire.

    Cindy se remémora un poème que lui avait conté Amadou, un texte du poète africain, Birago Diop. "Les Souffles" était son titre.

    "Ecoute plus souvent
    Les Choses que les Etres
    La Voix du Feu s’entend ,
    Entends la Voix de l’Eau.
    Ecoute dans le Vent Le Buisson en sanglots :
    C’est le Souffle des ancêtres.
    Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :
    Ils sont dans l’Ombre qui s’éclaire
    Et dans l’ombre qui s’épaissit.
    Les Morts ne sont pas sous la Terre
    "

    (trad inutile)
     
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    Chapitre vingt-deuxième

    Cindy se coiffait avec exaltation, tout en allant et venant dans son appartement d'un pas vif et léger.
    Elle avait défait sa valise, et s'appliquait à ranger ses petites affaires : classer ses brosses à cheveux par ordre de taille, pendre ses uniformes dans l'armoire, et ranger ses pots de baume capillaire dans sa coiffeuse.

    Pourtant, elle avait l'esprit préoccupé par la geste du pygargue, dont l'air entêtant tournicotait dans sa jolie tête blonde. Elle se surprit à se demander à quoi ressemblait la trique d'Amadou. Était-elle à la fois souple et solide ? Était-elle ferme et terriblement intimidante ? Était-elle de nature à mater les pygargues, les carcajous ou tout autre créature sauvage ? A sa vue, était-on plutôt enclin(e) à se courber ou s'agenouiller ? Que de questionnements !!

    Son téléphone, soudain, birloupidibip-bip-bipa, ce qui la tira de ses songes, non pas concupiscents, mais plutôt empreints d'une curiosité pragmatique. Vite, Cindy décrocha, et... oui ! C'était un appel de Joe ! La voix rocailleuse s'éleva dans le haut-parleur.
    "Bonjour, ma chouette chuchotante. Je t'appelle du téléphone public au dépanneur (trad. épicerie de proximité ouverte même le dimanche jusqu'à 22 heures) de Saint-Crénon. J'ai perçu ton appel ! Le vent me l'a apporté, la lune me l'a chuchoté, le caribou me l'a brâmé. Et malgré ton message en apparence joyeux, ta voix m'a semblé empreinte d'une extrême détresse. Que t'arrive-t-il, jeune biche aux abois ?

    - Joe !! Oh, Joe !! Tu ne devineras jamais !..." A entendre la voix de son mentor, Cindy sentit son cœur fondre comme neige au soleil... ou comme fromage sur poutine.

    ...Et Cindy de lui conter confusément, d'une voix saccadée par l'émotion, les semaines passées : les péripéties d'Amadou, les sentiments qui l'agitaient, la détresse de Steve et les coucous suisses, le sort du pauvre lapin et le jacuzzi, l’infamie de Jonathan et les cacahuètes grillées...
    Joe écoutait sa protégée d'une oreille bienveillante et intervenait de temps en temps d'une voix apaisante.

    "Écoute !" lui dit-il lorsque Cindy se fut épanchée. "Prends quelques jours de congés et viens donc me rendre visite, accompagnée de tes amis ! C'est avec joie que je vous accueillerai ! La forêt est magnifique en cette saison ! Nous trouverons une solution à tous tes déboires !"

    Mais quelle idée délicieuse !! Cindy en tomba en pâmoison. Oh oui ! Quelle perspective exaltante !

    Elle raccrocha rassérénée et emplie d'une énergie nouvelle. Elle s'empressa de dresser la liste des choses à acheter et à prévoir en vue de ce voyage qui serait, assurément, initiatique autant que bénéfique.

    Elle secoua la boule à neige achetée au Caire et regarda les petits flocons tomber sur la Pyramide de Gizeh...
    Dans ce lointain et aride pays, on dit souvent :

    فقكٸٸشصضظظغغغ ٻ ( Traduction approximative : "La splendeur de l'obélisque fait s'extasier les villageoises" )
     
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  4. BlackKwolph

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    Chapitre vingt-troisième
    Cindy se coiffait, sentant ressurgir son inquiétude....

    A l'Est, près du mur de clôture de la résidence de l'Orignal Babouneur, Amadou avait creusé le sol durci par la sécheresse de cette fin d'été et avait préparé un lit de bois sec.... le réchauffement climatique n'était pas une simple lubie de scientifique. Il n'aurait jamais imaginé qu'il faisait aussi chaud au Québec. Cette chaleur étrange l'incommodait. Avec respect, lentement, il souleva la dépouille du grand rapace, attristé de l'avoir vu succomber au terrible combat kafkaïen contre le carcajou. Après l'avoir élevé vers le soleil rougeoyant, notant qu'il poudroyait, il se pencha vers l'herbe qui verdoyait, et ne voyant rien venir, déposa l'aigle noir et mort qui plus jamais, dans un bruissement d'ailes, ne reprendrait son vol pour regagner le ciel. Avec des gestes lents et doux, psalmodiant des phrases rituelles tant de fois entendues au cours des cérémonies funèbres dans son village, il alluma le petit brasier qui ne tarda pas à crépiter funestement. Amadou s'était dressé face au soleil qui déclinait, majestueux et sombre. Il sentait en lui la puissance de ses ancêtres sorciers, et dans sa large poitrine battaient les lourds tambours sonores, boomerang de sentiments enfouis. « E wê, E wêê, E wô, O Wôô » La mélopée ancestrale le berçait et son âme s'éleva dans le rythme lancinant des percussions. Il ne fut pas surpris quand, dans la fumée épaisse qui s'élevait du foyer, il vit se former lentement mais très nettement un être étrange à l'attitude bienveillante. Quel esprit se manifestait ainsi ?
    Jamais un tel personnage, au teint sombre mais lumineux, aux longs cheveux raides, couronné de plumes blanches et noires de pygargue, en habit richement décoré, étrangement découpés sur le bas..., ne s'était présenté à lui. Et son âme accueillit un rythme nouveau, syncopé mais qui n'était pas de son pays. Ce rythme parlait de hauts plateaux, et de forêts immenses, de lacs transparents et glacés, et de neige. Le message de l'esprit résonna en lui.

    A l'ouest, Steve tournait le dos au soleil pour qu'il n'éclaire pas son visage ravagé par des larmes intarissables. Il pleurait toujours la perte de son ami à poil et à quatre pattes, se revoyait caressant délicatement la queue ronde et douce... Prostré dans son Voltaire restylé par Jacques Guillon, il était fan de ce designer québecois, il refusait de déballer le cadeau que Heidi lui présentait avec inzistanze. Finalement, autant pour se changer les idées que pour faire cesser les injonctions de plus en plus incompréhensibles de son amie teutone, à tâtons, il tritura les rubans multicolores du paquet et finit par extraire d'un monceau de papiers d'emballages bulle, soie, et autres (les Suisses se faisaient pourtant mousser quant à leur avance en matière d'éco emballage...pfffff!) …. un coucou Suisse ! Les battements de main de Heidi et son cri (hurlement?) de plaisir le firent sursauter. Il sourit finalement et suivit son amie pour trouver une place à ce nouvel invité sifflotant et tournicotant, quelle surprise : ce n'était pas un coucou qui habitait le charmant chalet chuiche, mais un aigle ! Etrange idée en vérité.

    « Au Nord, au Nord ! » répétait Heidi. Elle avait trouvé la place idéale pour son « coucou » si original. Un grand mur sur lequel seule une toile de Antrios meublait l'espace de son blanc immaculé, juste parcouru d'un fin liseré blanc, mais moins blanc... Que d'heures de discussions vives et de controverses animées avait suscité cet achat si cher. Mais Steve en était dingue ! Et un coucou-aigle allait parfaire l'harmonie de ce mur pur et dur.
    Précise et efficace, Heidi prépara la perceuse et le foret, la cheville et le tournevis, le marteau et le clou. D'un coup de crayon vif, elle marqua l'emplacement et perça sans hésiter. Steve sursauta, mal à l'aise tout à coup. Quelle étrange réaction ! Il était accoutumé pourtant aux travaux bruyants de sa colocataire. Mais le son strident, puis les coups répétés en rythme irrégulier du marteau trouvèrent en lui un écho. Et un coup d'oeil vers Heidi, qui s'était brutalement interrompue, en alerte, l'assurèrent du bien fondé de sa réaction.... Il tendit le cou et le coucou, elle le suspendit.... et...... TOUS les coucous de l'appartement se mirent à sonner. IMPOSSIBLE !!! C'est impossible , répétait Steve ? Chacun était réglé sur un fuseau différent et la qualité horlogère suisse n'est plus à démontrer. Ils n'avaient JAMAIS modifié leur rythme régulier et rassurant. Heidi et Steve se rapprochèrent, tremblants. Ils avaient entendu le même appel. L'heure était venue !

    Au Sud, Connie était en pleine séance de coaching/ relooking. Sa renommée avait traversé la grande flaque : Elton John en personne l'avait appelée pour superviser la création des nouveaux costumes de son spectacle. L'espace scénique figurerait une immense chambre avec un lit à baldaquin extravagant couvert de coussins en soie, et un magnifique piano blanc. Toujours plus grandiose, plus délirant, plus glamour, outrageous avait-il dit. désirant faire concurrence à C'line Dion (Osti que Cindy ne l'apprenne jamais....), il avait exigé des paillettes, de l'or, des étoles en vison et des plumes d'autruches à mettre dans son cubiculum, vite fait. Il venait de se raviser, préférant des plumes d'aigle, sous menace de se suicider en cas de refus. « don't go breaking my heart ! » avait-il marmonné au téléphone. « Ké k'y dit ? » La liaison était si mauvaise depuis Londres. Où diable pourrait-elle trouver de vraies plumes d'aigle ? Ils étaient protégés et elle n'avait plus le temps de trouver des braconniers. Quelle plaie ! Pourtant elle en avait acheté quelques unes sur internet. Si la police apprenait qu'elle en détenait, elle risquait 100.000$ d'amende et 2 ans de prison... de quoi réfléchir avant de suivre la voie tracée par Rachel CrowSpreadingWings...
    Une pulsion irrépressible la poussa à sortir les plumes de leur boîte. Elle les admirait, hypnotisée. L'aigle est sacré. L'aigle voit tout et connaît tout. Ses doigts s'approchèrent des plumes ; à leur contact, un frisson étrange la parcourut de la tête aux orteils. Dubitative mais téméraire, elle se leva et se dirigea rapidement vers son dressing. Elle devait appeler Cindy.

    Au centre de sa chambre, près du guéridon où d'odorantes cacahuètes encore tièdes attendaient d'être croquées, Cindy venait de poser sa brosse à cheveux. Effarée, elle écoutait le crépitement discret de ses cheveux, anormalement électrisés par le coiffage. Afin de vérifier qu'ils ne se dressaient pas tout droit sur sa tête, comme dans cette expérience de Farfadet (un patronyme bien amusant pour un physicien, il devait être petit et espiègle, c'était certain !), elle se dirigea vers le miroir. Et là, elle retrouva sa sérénité : souriant, son regard toujours chaleureux et protecteur, Joe lui faisait face. L'image tendit ses mains vers elle.

    Heureuse, elle oublia un instant le proverbe cubain qui ronronnait en elle : « Ah Rachid, pone tus cacahuetas en las rojas bresas que a tu pais de volver te dejas. » (trad. approximative tant l'idiome est éloigné du français : Pose tes cacahuètes sur la braise rougie, laisse-les te ramener au pays.)
     
    Dernière édition: 13. Nov 2017
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  5. gaarance

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    Chapitre vingt-quatrième

    Cindy se coiffait joyeusement et avec exaltation devant son miroir. Son propre reflet se superposait à l'image mentale de Joe. La brosse en soie de sanglier crissait doucement dans ses longs cheveux.

    Elle était prise d'un élan fou. Éclipsée, la fatigue des dernières semaines ! Elle se sentait extatique, guillerette, électrique. Un regain d'énergie lui donnait des ailes, et elle sentait qu'elle était à un tournant important de sa vie.

    Oui ! Oui !!! que la vie est chouette, tabernak' !!
    Son téléphone birloupidibip-bip-bipa de nouveau. Oh ! un appel de Connie, cette fois !

    Cindy répondit avec enthousiasme. Mais la voix de Connie était d'une gravité étrange.
    "Ma choute, je suis navrée de te déranger ! Mais j'ai quelque chose d'important à te dire ! Tantôt, j'étais occupée avec des plumes d'aigle, et j'ai été prise d'un long, d'un soudain et indéfinissable frisson !!
    - Oh-oh, Connie !!! avec des plumes !?
    - Nooon, pas ce genre de frisson, friponne ! Autre chose... c'était bizarre... Un sentiment à la fois d'urgence et d'éternité...
    - Serait-ce en rapport avec les plumes ...??"

    Pensives, les deux amies songèrent, chacune de leur côté, à cette curieuse perspective.
    Puis, Connie reprit :
    "Non, impossible. C'est autre chose.
    - Il faut que nous en parlions. Je viens chez toi ce soir ?
    - ... Euh, ou-oui !! ( Aarrgh tabernak !! il faut que je range le foutoir d'Elton John, et fissa ! ) Oui oui, avec plaisir !
    - Et j'ai un projet à vous proposer pour rendre visite à Joe !
    - Hou mais quelle riche idée ! On en discute tantôt ! A plus tard !"

    Cindy picora les cacahuètes restant sur le guéridon, puis rassembla son manteau, son antivol, ses clés, son téléphone et son casque de vélo ultra-aérodynamique. Elle ouvrit la porte de son pavillon pour sortir, et se heurta de plein fouet à Amadou, qui avait fini d'incinérer le pygargue. Il était harassé, vidé, exténué par cette sépulture. Il sentit son cœur fondre d'un inexplicable chagrin pour le rapace et pour son malheureux sort. Il se heurta à Cindy, et dans un mouvement incontrôlé, l'enserra de ses bras musclés. Elle dût sentir son désarroi, ne dit pas un mot, et il lui en sut gré.

    Ils restèrent un long moment enlacés, muets de chagrin, de surprise et d'émerveillement mêlés. Sa chemise sentait bon le feu de bois et le... pygargue grillé. Puis l'étreinte prit fin, aussi naturellement qu'elle débuta.
    A peine le temps d'un soupir, et Amadou rentra sans un mot dans l'appartement, laissant Cindy sur le palier, les bras ballants, son casque de vélo se balançant doucement à sa main.
    Avait-elle rêvé ? Les bras d'Amadou, autour de ses épaules ? Sa grande main sur son dos ? Avait-elle rêvé ?

    Avant qu'elle ne put réagir, Amadou ressortit brusquement sur le palier, lui prit le visage entre ses mains chaudes, et lui murmura, ses lèvres d'ébène contre le front de porcelaine : "Cindy...


    ...Ohm'gad tourr' na gan'gaa pinna- gongo" ( Traduction approximative : "Là où les broussailles s'entre-mêlent, le serpent cherche sa femelle" )
     
    Dernière édition: 19. Nov 2017
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    Chapitre vingt-cinquième


    Cindy coiffait les mèches qui dépassaient de son casque ultra-aérodynamique et flottaient dans le vent coquin qui caressait la nuque délicate de l'hôtesse de l'air. Il allait même jusqu'à s'engouffrer dans le polo échancré de Cindy, se réchauffant au contact de la peau de nacre en s'attardant, prisonnier volontaire, autour du nombril de la belle cycliste.
    Rêveuse, heureuse d'avoir retrouvé un instant son intérieur douillet, l'odeur de son colocataire de fortune, elle était encore toute excitée par les paroles sibyllines qu'Amadou avait posées sur son front. Elle se prit à se demander ce qu'il avait bien pu vivre pour acquérir tant de sagesse. Il avait dû risquer sa vie dans des dures luttes pour la liberté de ton, au milieu d'une population qui grouillait et cognait. Les plus jeunes épanchaient leur bile dans l'émeute tout en se dépouillant devant les brutes. Ah, on ne devait pas s'en venir pour reculer alors! Les gérontes, jugés plus sages avaient pris le pouvoir et mené son pays à la ruine. La population avait été pillée jusqu'à manquer de soupe et s'était soulevée légitimement; quand déjà? Amadou lui avait pourtant donné la date officielle, néanmoins, il savait que seule l'entrée du premier char marque une date, après tout, avait il ajouté:

    -"Les péchés n'ont pas de dates".

    Et c'est à ce moment précis qu'il avait fui son pays à feu et à sang. Il avait refusé de tirer dans la populace hagarde et désespérée.
    Quelle sagesse, quel courage, cependant elle n'était pas sûre de vouloir que la situation se calme dans le pays natal d'Amadou, en effet qu'arrivera-t-il une fois les sexas retirés? Rentrerait il? Le pourrait il?
    Cindy en était toute émoustillée, tellement qu'elle ne prit pas garde au feu tricolore suspendu devant elle. Un coup de klaxon strident l'a tira de ses pénétrantes pensées. Un char freinait en urgence pour laisser passer le petit vélo rose de Cindy, lancé à vive allure. Le conducteur hors de lui éructa par la fenêtre:

    "M'enfin!!! Comment peut on circuler dans ce tank et sans faire attention, Tabernak!!!"

    Puis, finalement séduit par le regard apeuré, surpris, innocent et coupable de Cindy, le chauffeur du véhicule se dit que cette fille au beau polo ferait fondre les calottes... et puis il y avait eu, finalement, plus de peur que de mal.
    Cindy, les jambes en coton, se laissa porter, au guidon de sa monture, jusqu'au carrefour suivant. Elle approchait, elle approchait quand une phrase surgit du fond de sa mémoire, Joe l'indien la berçait souvent, petite d'un dicton qui avait guidé sa vie:


    "Stu ding eubate thatgoude ol douais" (trad: Le coiffeur s'occupe des nattes et des chevelus, puis il épile les bajoues des pisteurs.)
     
    Dernière édition: 10. Déc 2017 à 12:59
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